mardi 23 avril 2013

La Bibliothèque de Boutourlin, « une fenêtre sur la France »

Fils du sénateur Pierre Boutourlin (1734-1787) et filleul de l’impératrice de Russie Catherine II « la Grande » (1729-1796), le comte Dmitri Boutourlin est né à Saint-Pétersbourg [Leningrad], en Russie, le 14 décembre 1763. Il fut élevé dans la demeure de son oncle, le très anglophile comte Alexandre Vorontsov (1741-1805), après la mort prématurée de sa mère en 1765. Il reçut une éducation militaire et fut d’abord aide de camp du prince Grigori-Aleksandrovitch Potemkine (1739-1791), puis il entra au ministère des affaires étrangères. Il démissionna en 1793, s’installa à Moscou et s’adonna complètement à la création de sa célèbre bibliothèque.

Si les recueils biographiques sont muets sur son compte, ceux qui s’occupent de bibliographie n’ont pas perdu de vue ce fervent collectionneur de livres : sauf, entre autres, Joannis Guigard au xixe siècle (Nouvel armorial du bibliophile. Paris, Émile Rondeau, 1890, t. II, p. 86-87) et la Médiathèque de Montpellier aujourd’hui (http://www.purl.org/yoolib/bmmontpellier/13372), qui le confondent avec son homonyme le général Boutourlin (1790-1849), semblant ne pas se rendre compte de l’incompatibilité des dates.
Le comte Alphonse Fortia de Piles fut le premier à s’en souvenir, dans son Voyage de deux Français en Allemagne, Danemarck, Suède, Russie et Pologne, fait en 1790-1792 (Paris, Desenne, 1796, 5 vol. in-8, t. III, p. 342-343) :

« Comte Boutourlin. Il possède une très-jolie bibliothèque, en fort bon état, quoique continuellement feuilletée : elle est de 14 à 15 mille volumes (ils ne sont pas tous à Moskou). Rien d’unique ; mais dans le nombre, de très-beaux ouvrages : on a de la peine à concevoir comment le possesseur a pu, en cinq ans, former un recueil aussi considérable, et sur-tout aussi bien choisi dans le pays le plus dénué de ressources pour cette partie, où tout doit s’acheter au poids de l’or. On ne sera pas moins surpris de voir comment le comte Boutourlin s’exprime en français, comment il connoît la France, comment il parle de Paris, et cela sans être jamais sorti de Russie : il a de plus, sur son pays, des idées que l’on n’y rencontre que dans les gens qui ont voyagé, mais non dans tous, à beaucoup près ; ce qui prouve que les bons esprits trouvent en eux-mêmes toutes les ressources, et peuvent se passer de secours étrangers. Il a un cabinet de physique, garni des plus beaux instrumens : une belle collection de musique. Nous invitons les voyageurs à se procurer sa connoissance, sur-tout les Français, qu’il paroît aimer de préférence, et qui forment presque entièrement sa société. » [sic]

C’est vers cette époque que le comte Boutourlin fit imprimer son premier catalogue domestique intitulé Catalogue de la bibliothèque de M. le comte D. Boutourline [sic] (Saint-Pétersbourg, 1794, in-4, II-149 p.) : rare, il contient des livres imprimés en langue française et quelques manuscrits.


Le second catalogue, également domestique, fut le Catalogue des livres de la bibliothèque de S.E.M. le comte de Boutourlin (Paris, Charles Pougens, an XIII-1805, in-8, [2]-758 p., 4.003 numéros pour les imprimés, 24 numéros pour les manuscrits), revu par Antoine-Alexandre Barbier, bibliothécaire du Conseil d’Etat, et Charles Pougens, de l’Institut de France :

« En fesant imprimer le Catalogue de mes livres, je n’ai d’autre intention que de me rendre compte à moi-même de mes propres jouissances. […]
On trouvera dans ce Catalogue quelques éditions du xve siècle. Elles se sont trouvées inscrites à leurs places et sont ainsi restées ; mais j’avertis que je suis bien plus riche dans cette partie. J’en possède près de trois cents articles, dont quelques-uns infiniment précieux, tels que le Speculum humanae salvationis, sur vélin, la Biblia Pauperum, etc. J’en ai fait un Catalogue à part, avec quelques observations, que je compte faire imprimer. J’ai aussi quelques Manuscrits sur vélin : avec le tems, tout cela pourra paraître. Mais comme je n’y mets aucune espèce de prétention, je ne puis être tenu à aucune espèce de responsabilité. » [sic]

Le « Catalogue des éditions du xve siècle faisant partie de la bibliothèque de M. le comte de Boutourlin » que promettait le comte a paru : in-4 de 467 pages, sans titre, sans nom, ni lieu [Leipzig], ni date [1806], contenant 379 articles, il fut rédigé par Louis de Ronca, bibliothécaire du comte pendant plusieurs années.    



Camellia japonica Comte Boutourlin

Edouard-Daniel Clarke, dans ses Voyages en Russie, en Tartarie et en Turquie (Paris, Fantin, 1812, t. I, p. 179-182), décrivit la bibliothèque, le jardin botanique et les machines de Boutourlin :

« La bibliothèque, le jardin botanique et le muséum du comte Botterline, sont peut-être les choses les plus curieuses à voir en Europe. Ce seigneur possède non-seulement les exemplaires les plus rares des classiques ; mais il a, de quelques auteurs, et particulièrement de Virgile, un si grand nombre d’éditions que d’elles seules on pourrait former une bibliothèque. Ces livres n’occupent pas un appartement particulier, mais remplissent une multitude de pièces : ils sont relier dans la maison ; et cet emploi occupe plusieurs ouvriers qui y sont entretenus pour cela. Le comte possède presque toutes les éditions princeps ; et sa suite des ouvrages imprimés durant le xve siècle, monte à près de six mille volumes, suivant Orlandi [Origine e progressi della stampa da Peregrin. Anton. Orlandi, Bononiae, 1722]. J’ai autrefois parcouru la liste que cet écrivain donne des auteurs imprimés entre 1457 et 1500 ; leur nombre s’élève à mille trois cent trois : il paraît très-probable que la collection du comte Botterline les renferme tous. Le catalogue de cette partie de sa bibliothèque remplit deux volumes in-folio. Il avait fait venir de Paris le fameux ouvrage de Théodore de Bry, collection de voyages avec de belles gravures en bois. Il avait mis beaucoup de soins à rassembler, de tous les pays, des suites complètes d’annales ecclésiastiques, qui montaient déjà à quarante volumes in-folio. Cette immense bibliothèque se divise en six classes distinctes. Les tableaux ne sont pas nombreux, mais ils sont bien choisis.
Le jardin botanique (cette étude est son goût favori) renferme une serre qui n’a certainement pas sa pareille dans le monde. A l’une des extrémités est placée une petite bibliothèque de livres botaniques, qui lui offre l’avantage de se livrer à l’étude […] » [sic]

La bibliothèque d’environ 40.000 volumes du comte Boutourlin, une des premières de l’Europe, brûla lors de l’incendie de Moscou en 1812. « La bibliothèque du comte Boutourline [sic] avait été estimée à un million [de roubles], et il n’en resta pas un volume. » (Comte Rostopchine. La Vérité sur l’incendie de Moscou. Paris, Ponthieu, 1823, p. 46-47)



Après avoir occupé la place de directeur du musée de l’Ermitage, à Saint-Pétersbourg, son mauvais état de santé l’obligea à aller s’établir en 1817 à Florence, en Italie :

« Je suis à pourchasser un reste de santé qui m’échappe journellement. Les drogues et la diète m’ennuient au-delà de toute expression. Mais il vaut encore mieux s’ennuyer que souffrir, et depuis longtemps je n’ai plus cette alternative. » (10 août 1809)

Il y forma une nouvelle collection, plus remarquable que la première, d’environ 33.000 volumes :

« Comme il faut bien remplir sa journée par quelque chose, je me suis mis à refaire une bibliothèque. Je sens bien dans cette occupation que je travaille pour mes enfans, plus pour mes enfans que pour moi-même ; car en lumières de l’esprit on n’acquiert guère à mon âge, mais dans cette besogne je retrouve parfois le calme du cœur et surtout une distraction utile qui m’éloigne du courant du siècle. Cicerone, Dante, Pascal, etc. me sont de meilleurs amis et bien meilleure compagnie que les plus illustres de nos jours. »[sic] (1819)

Il y fut aussi l’auteur d’un opuscule d’actualité intitulé Des Grecs, des Turcs, et de l’esprit public européen (Paris, Jules Renouard, 1828).



Le catalogue domestique de sa bibliothèque fut rédigé par Étienne Audin, aidé par l’Anglais Francis Sloane : Catalogue de la bibliothèque de son exc. M. le comte D. Boutourlin (Florence, s.n., 1831, in-8, [10]-26-[2]-156-[2]-18-[2]-14-74-[2]-26-42-[2]-50-[2]-54 p., 7.930 numéros, 200 ex.). Ce catalogue, qui contient bien des erreurs, compte 244 manuscrits, 964 éditions du xve siècle, des Aldes, la collection des Bodoni complète, des Classiques italiens, etc. :

« En faisant publier le Catalogue des livres de M. le Comte D. Boutourlin, ses fils n’ont d’autre but que d’élever un monument au plus éclairé et au plus courageux des Bibliophiles. […]
Il y a peu de Bibliothèques d’Amateurs qui présentent une réunion pareille de livres précieux, tant manuscrits qu’imprimés, et d’une aussi parfaite conservation : on y trouve des manuscrits très anciens ou richement enluminés, et quelques autographes, plusieurs éditions du xv siècle inconnues ou d’une extrême rareté, des superbes grecs et grand-papiers parmi les Aldes, des éditions des Giunti inconnues, la Collection des Bodoni complète, et celle des Classiques italiens d’une très vaste étendue ; plusieurs volumes sont encore dans leurs couvertures primitives et non rognés, et les reliures modernes sont faites avec élégance et presque toutes en maroquin ou en cuir de Russie. […]
La mémoire prodigieuse dont M. le Comte était doué, favorisait singulièrement son goût passionné pour les livres ; et l’on peut dire, sans exagération, qu’il n’y a pas d’article remarquable en Bibliographie qui lui fût inconnu. Nous en avons eu nous mêmes les plus amples témoignages en travaillant sous sa direction pendant une suite d’années ; et les notices qu’il nous a laissées, nous ont servi de guide dans la rédaction de ce Catalogue. »



Speculum vitae humanae
Augsbourg, Zainer, 1472

Après la mort de son propriétaire, arrivée à Florence le 7 novembre 1829, cette bibliothèque fut apportée à Paris et mise en vente publique. Le 10 août 1839, dans le Journal de la librairie, parut un « Avis aux bibliophiles » :

« Il sera vendu, vers la fin de l’année, la magnifique bibliothèque de feu M. le comte de Boutourlin, composée de plus de vingt-cinq mille volumes, et que les héritiers de ce célèbre bibliophile se sont décidés à faire transporter et à faire vendre aux enchères à Paris. […]
On peut affirmer que depuis la vente Mac-Carthy, il n’a pas été livré aux enchères, en France, une collection de livres rares et de manuscrits, comparable à la bibliothèque de M. de Boutourlin ; elle est des plus riches en éditions du quinzième siècle. La collection des Aldes y est presque complète et renferme des articles uniques. L’histoire et la littérature italienne, les classiques grecs et latins, la théologie, les ouvrages à figures, en un mot toutes les classes de la bibliographie sont dignement représentées dans cette bibliothèque qui doit exciter au plus haut point l’attention des bibliophiles. »



À cette occasion fut publié un nouveau catalogue, classé selon la méthode française, en trois parties :  
Catalogue de la bibliothèque de feu M. le comte D. Boutourlin (Paris, Silvestre, 1839, in-8, [4]-3-[1 bl.]-306-[8] p., 3.043 lots). Première partie vendue en 30 vacations du jeudi 25 novembre au lundi 30 décembre 1839.


Catalogue de la bibliothèque de feu M. le comte D. Boutourlin (Paris, Silvestre, 1840, in-8, [4]-254-[8] p., 2.884 lots). Deuxième partie vendue en 28 vacations du lundi 16 novembre au jeudi 17 décembre 1840.


Catalogue de la bibliothèque de feu M. le comte D. Boutourlin (Paris, Silvestre, 1841, in-8, [4]-142-[4] p., 1.757 lots). Troisième partie vendue en 15 vacations du jeudi 14 au samedi 30 octobre 1841.
Les deuxième et troisième parties contiennent les ouvrages catalogués en 1831 ; la première ne se trouvait pas cataloguée précédemment. Trente exemplaires de ce catalogue ont été tirés sur grand papier vélin, et numérotés à la presse. 






Tous les livres portent l’ex-libris armorié du comte Boutourlin : « Écartelé : au 1, d’or, à l’aigle de sable, couronnée d’or mouvante du flanc senestre de l’écu ; au 2, d’hermine à la couronne impériale d’or ; au 3, d’azur, à une dextrochère, armée d’un badelaire, mouvante du flanc senestre de l’écu ; au 4, d’or à l’aigle de sable contournée, couronnée d’or mouvante du flanc dextre de l’écu. Sur le tout, d’azur à l’aigle d’argent », accompagné de la devise de l’Ordre de Sainte-Anne du Schleswig-Holstein, « Amantibus justitiam, pietatem, fidem » [Pour ceux qui aiment la justice, la piété, la foi].



Les livres anciens de cette bibliothèque, et surtout les éditions aldines, étaient pour la plupart mal conservés et ont été vendus à des prix médiocres. La Bibliothèque Bodléienne, de l’Université d’Oxford, fit de nombreux achats ; le meilleur, particulièrement des manuscrits, fut acheté par le fameux Guglielmo Libri.


Cloture sacrée de l'église grecque de Livourne

Le comte Boutourlin avait été enterré dans l’église grecque de Livourne. De son mariage avec sa cousine issue de germain, Anna-Artémievna Vorontsov, il avait eu deux fils et trois filles.




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