mardi 30 avril 2013

Gabriel Martin, « faiseur de catalogues »

La bibliophilie naquit un jour du développement progressif du goût pour la collection de l’objet livre, pour le plaisir, aux dépens de la collecte du livre utile, pour l’instruction.
Parallèlement se développèrent la librairie spécialisée dans le commerce du livre ancien et les ventes aux enchères de livres. Deux libraires parisiens, Prosper Marchand (1678-1756) et Gabriel Martin (1679-1761), travaillèrent ensemble au perfectionnement décisif des catalogues de vente.    
  
Prosper Marchand, fils d’un musicien du Roi, est né à Saint-Germain-en Laye (Yvelines) le 11 mars 1678. Ayant perdu sa mère alors qu’il avait 5 ans, il fut élevé chez son grand-père maternel, à Guise (Aisne), puis fit des études à Versailles. Mis en apprentissage en 1693 chez quatre libraires parisiens – successivement Robert Pépie, Jean Guignard, Edme Couterot et Nicolas Pépie –, il fut reçu libraire le 1er août 1698 et s’installa en 1701 rue Saint-Jacques, à l’enseigne du Phénix, vis-à-vis la fontaine Saint-Séverin. Il travailla en étroite collaboration avec Gabriel Martin, édita quelques ouvrages, conçut plusieurs catalogues de livres et rassembla une bibliothèque personnelle. Passé à la Réforme, il fut obligé, à la fin de l’année 1709, de s’exiler en Hollande : il vécut successivement à La Haye, Amsterdam et Rotterdam, tenta en vain de s’établir en Angleterre, et revint se fixer définitivement à La Haye en 1726. Il s’était retiré officiellement des affaires de librairie en 1713, mais il poursuivit des transactions sur les livres, devint correcteur, puis rédacteur dans des journaux littéraires. Il mourut dans la misère, le 14 juin 1756, après avoir légué sa bibliothèque d’environ 3.000 volumes à l’Université de Leyde. Il fut l’auteur d’une Histoire de l’origine et des premiers progrès de l’imprimerie (La Haye, Veuve Le Vier et Pierre Paupie, 1740) et d’un Dictionnaire historique, ou Mémoires critiques et littéraires, concernant la vie et les ouvrages de divers personnages distingués, particulièrement dans la République des lettres (La Haye, Pierre de Hondt, 1758-1759).
Les deux premiers catalogues de Prosper Marchand furent des catalogues de vente : Bibliotheca Bigotiana (1706) et la Bibliotheca D. Joannis Giraud (1707). Contrairement à ce qu’affirme Christiane Berkvens-Stevelinck (Prosper Marchand. La Vie et l’Œuvre. Leyde, Brill, 1987, p. 12), le troisième fut aussi un catalogue de vente : l’exemplaire d’Antoine Moriau du Catalogus librorum bibliothecae domini Joachimi Faultrier (1709) porte des mentions manuscrites de prix (Bibliothèque de l’Institut, cote 8° AA1871). Seul le troisième catalogue est nommément attribué à Marchand, qui y reconnaît lui-même la paternité des deux autres.


D’une famille de libraires et imprimeurs établis depuis le xvie siècle à Paris, rue Saint-Jacques, à l’enseigne du Soleil d’or, Gabriel Martin naquit à Paris le 2 août 1679. Il servit pendant près de quatre ans chez Jacques Villery, dont il épousa la fille, Louise-Geneviève. Reçu libraire le 17 mars 1700, imprimeur en 1701, il s’installa rue Saint-Jacques, sur la paroisse Saint-Séverin, sous  l’enseigne de l’Étoile d’or. Entre 1702 et 1709, il collabora étroitement avec Prosper Marchand, son meilleur ami depuis 1698, pour proposer des ouvrages à leurs clients, notamment dans un Catalogue des livres qui se vendent à Paris chez Prosper Marchand, et Gabriel Martin, Libraires,  rue S. Jacque [sic], vis-à-vis la Fontaine S. Severin, au Phenix en 1703, et perfectionner la technique du catalogue de vente. Il mourut le 2 février 1761, âgé de 83 ans.


Jusqu’au temps de Gabriel Martin, les catalogues de livres se faisaient par ordre de formats, ce qui obligeait de parcourir plusieurs fois la même classe pour trouver ce qu’on cherchait.
À partir de 1708, avec le catalogue Cloche, Martin adopta les 5 grandes classes (théologie, jurisprudence, sciences et arts, belles-lettres et histoire), que son ami Prosper Marchand (1678-1756) avait utilisées deux ans auparavant dans son catalogue Bigot. Mais il ne suivit cependant pas Marchand dans son revirement du catalogue Faultrier (1709) : les livres y sont décrits en une seule liste, quel que soit leur format, et se divisent en trois grandes classes – philosophie, théologie, histoire –, précédées d’une « Introductio ad rem librariam » pour la bibliographie et suivies d’un « Appendix » pour les polygraphes, mélanges et dictionnaires. Marchand explique son nouveau système bibliographique dans la « Praefatio, seu Epitome systematis bibliographici » qui est en tête du catalogue Faultrier. En reniant ses catalogues Bigot et Giraud, Marchand a perdu la paternité du système bibliographique dit « des libraires de Paris », auquel Martin demeurera toujours fidèle.

Martin ne se décida au mélange des formats et à la présence d’une table alphabétique des auteurs qu’en 1711 dans son catalogue Bulteau. Le catalogue Barré, « dressé du vivant de M. Barré par une personne intelligente qui y avait travaillé avec lui [Chapoteau], est un des plus parfaits de ceux que Gabriel Martin a publiés : le classement en est irréprochable et les anonymes y sont dévoilés avec beaucoup de curiosité. » (P.L. Jacob, bibliophile. In Bibliothèque dramatique de monsieur de Soleinne. Paris, Alliance des arts, 1844, p. 186, n° 810)
Le nombre de catalogues de ventes publiques ou à usage privé qui sont dus à ses soins, de 1705 à 1761, s’élève à 148, dont 22 avec tables. Les plus remarquables de ceux rédigés pour la vente sont les suivants :




. Bibliotheca Bultelliana : seu Catalogus librorum bibliothecæ v. cl. d. Caroli Bulteau, regi a consiliis & secratariorum regiorum decani. (Paris, Pierre Giffart et Gabriel Martin, 1711, 2 vol. in-12, [10]-xxxvj-499-[1 bl.] p., 4.768 lots ; [2]-535 p. chiffrées 501-1.035, 4.051 lots numérotés 4.769-8.819). L’ « Index authorum » du t. II renvoie aux pages des deux volumes.

D’une famille distinguée dans la magistrature, Charles Bulteau (Rouen, 1627 - Paris, 1710), Conseiller du Roi, doyen des Secrétaires du Roi, est le frère de l’historien bénédictin Louis Bulteau (1625-1693) et l’auteur de De la presseance des rois de France, sur les rois d’Espagne (Paris, Louis Billaine, 1674).




. Bibliotheca Baluziana : seu Catalogus librorum bibliothecæ v. cl. d. Steph. Baluzii Tutelensis. (Paris, Gabriel Martin et Jean Boudot, 1719, 3 parties en un in-12, [16]-XXXII-[2]-527-[1 bl.] p., 5.762 lots ; [2]-497, chiffrées 601-1.097-[1 bl.] p., 5.037 lots numérotés 5.763-10.799 ; [4]-136-116 p., 1.672 lots et 7 armoires). « Pars prima » pour les in-fol. et in-4 ; « Pars secunda » pour les in-8, in-12 et petits formats ; « Pars tertia » pour les manuscrits. Le feuillet 63-64 de la 3e partie est doublé.

Dans son testament, Étienne Baluze (Tulle, 1630 – Paris, 1718), bibliothécaire de Colbert et professeur de droit canonique au Collège royal, institua pour légataire universelle Geneviève-Magdeleine Muguet, veuve Le Maire, fille de son ami imprimeur François Muguet (1630-1702), précisant :

« Je deffends et prohibe expressément la vente de ma bibliothèque en gros, volant qu’elle soit vendue en détail au plus offrant et dernier enchérisseur, afin que les curieux puissent en avoir leur part, y ayant une très-grande quantité de livres rares, difficiles à trouver, que les gens de lettres seront bien aises d’avoir occasion d’acquérir. J’excepte néantmoins de cette prohibition ma bibliothèque de manuscrits, au cas qu’il se trouve quelqu’un qui les veuille acheter en gros et en donner un prix raisonnable, dont ma légatrice universelle puisse estre contente. » [sic]


. Bibliotheca Fayana, seu Catalogus librorum bibliothecæ ill. viri d. Car. Hieronymi de Cisternay du Fay, gallicanæ cohortis prætorianorum militum centurionis. (Paris, Gabriel Martin, 1725, in-8, [14]-xxij-450-107-[54] p., portrait frontispice, 4.414 lots). L’ « Index auctorum » renvoie aux pages.

Charles-Jérôme de Cisternay du Fay (Paris, 1662 - 1723), capitaine aux gardes françaises, avait eu une jambe emportée d’un coup de canon au bombardement de Bruxelles en 1695 ; il fut obligé de renoncer au service et se consola dans la bibliophilie. À propos du catalogue, l’avocat Mathieu Marais (1665-1737) écrivit : « ce n’est pas une bibliothèque, c’est une boutique de livres curieux faite pour vendre et non pour garder ».


. Musæum selectum, sive Catalogus librorum viri clariss. Michaelis Brochard. (Paris, Gabriel Martin, 1729, in-8, xvj-325-[1 bl.]-[42] p., 3.034 lots). L’ « Index auctorum » renvoie aux pages. Imprimé par Jacques Guérin.

L’abbé Michel Brochard, professeur au collège Duplessis, puis au collège Mazarin, passa la plus grande partie de sa vie à se former une collection de livres précieux, dont il exigeait une telle beauté, une telle conservation et une telle condition qu’l fit souvent le désespoir des libraires et des relieurs auxquels il s’adressait.

« Il les lui falloit en blanc & en grand papier, autant que la chose étoit possible ; […] Il choisissoit toûjours son exemplaire feuille à feuille sur quantité d’autres ; & la moindre tache, la moindre déchirure étoit un titre d’exclusion pour la feuille qui en étoit malheureusement atteinte : ce qui, sans jamais fatiguer sa patience, poussoit souvent à bout celle du Marchand. Sa délicatesse sur le fait des relieures ne donnoit pas moins d’exercice aux gens du métier. On ne pouvoit conserver assez à son gré les marges d’un Livre ; & il étoit des plus clairvoyans sur toutes les circonstances ou les minucies qui prouvent qu’un Livre sort des mains d’un Relieur habile & attentif. Aussi presque tous ses Livres sont-ils des mieux conditionnez & des mieux conservez ; c’est-à-dire, reliez en veau fauve ou en maroquin de toutes couleurs, & dorez sur tranche pour la plûpart ; bien margez & collationnez avec une exactitude, qui doit mettres en sureté contre les imperfections ou les défectuositez si frequentes dans les Livres ordinaires, quiconque voudra faire emplette de ceux de M. Brochard » [sic]   


. Catalogus librorum bibliothecæ illustrissimi viri Caroli Henrici comitis de Hoym, olim regis Poloniæ Augusti II. apud regem christianissimum legati extraordinarii. (Paris, Gabriel et Claude Martin, 1738, in-8, [6]-xx-528-[58] p., 4.785 lots). L’ « Index auctorum » renvoie aux pages.

L’un des plus célèbres bibliophiles de tous les temps, Charles-Henri comte de Hoym (Dresde, 1694 - Königstein, 1736), fut ministre plénipotentiaire en France de l’électeur de Saxe et roi de Pologne de 1720 à 1729. Il acheta en 1725 la « Fayana », et, trois ans plus tard, de nombreux ouvrages à la vente de la « Colbertine ». Sous la fausse accusation d’avoir livré à la manufacture de Sèvres les secrets de la fabrication de la porcelaine de Saxe, il fut arrêté comme intrigant et emprisonné à la forteresse de Königstein, où il se suicida par pendaison.


. Catalogue des livres de feu M. Bellanger, trésorier général du sceau de France. (Paris, Gabriel et Claude Martin, 1740, in-8, [4]-xxviij-[4]-638 p., 3.706 lots), suivi du Catalogue des estampes du cabinet de feu M. Bellanger, trésorier général du sceau (xij p., 62 lots), suivi d’une Table des auteurs (45-[3] p.). Ce catalogue ayant été imprimé dans plusieurs imprimeries en même temps, la numérotation des lots est désordonnée et la table des auteurs inutilisable.

Toussaint Bellanger, ancien notaire au Châtelet, trésorier général du sceau de France, mourut sans laisser d’enfants.
« On ne doit point s’attendre de trouver ici une Bibliotheque générale & suivie, mais un choix de Livres sur toutes les matieres, bons par eux-mêmes & par leurs Editions, suffisant pour former le Cabinet d’un Homme du Monde, qui ne donne point dans les Sciences, & qui ne veut des Livres que pour s’instruire & s’amuser. La condition en est très-belle, la plupart sont en maroquin ou en veau doré sur tranche, de la relieure du célébre Boyet Relieur du Roi. » [sic] 


. Catalogue des livres de feu M. Barré, auditeur des comptes (Paris, Gabriel Martin, 1743, 2 vol. in-8, [4]-xxxiv-409-[1 bl.] p., 3.338 lots ; [2]-472 p. chiffrées 411-882-[2]-69-[3] p., 4.262 lots numérotés 3.339-7.600). La « Table des auteurs » du tome II renvoie aux pages.

Jean-Louis Barré était Conseiller du Roi, auditeur ordinaire en sa Chambre des comptes.
« On sera peut-être surpris que dans un Cabinet de plus de dix mille volumes, il se trouve si peu de grands Livres, & de ces Collections qu’on regarde comme des objets capitaux & essentiels dans les Bibliotheques ; mais par une conséquence des ses principes M. Barré jugeoit que ces grands objets détournoient de la recherche des Singularités, qui s’échapent de jour en jour, & deviennent plus rares & plus difficiles à rencontrer, au lieu qu’on peut avoir les autres en tout temps. » [sic]


. Catalogue des livres de feu M. l’abbé d’Orléans de Rothelin (Paris, Gabriel Martin, 1746, in-8, [2]-xij-xxiv-618 p., portrait frontispice, 5.036 lots). La « Table des auteurs » renvoie aux pages.

Charles d’Orléans (Paris, 1691- 1744), abbé de Rothelin, prit le goût des médailles antiques et des livres à Rome. Reçu à l’Académie française en 1728 et à l’Académie des inscriptions en 1732, il était un des bibliophiles les plus savants de son temps.


. Catalogue de la bibliothèque de feu M. Burette, médecin de la faculté de Paris ; de l’Académie royale des belles-lettres ; & doyen des professeurs royaux. (Paris, G. Martin, 1748, 3 vol. in-12, xxxij-459-[1 bl.] p., 4.063 lots ; [2]-381 chiffrées 461-841-[1 bl.] p., 3.730 lots numérotés 4.064-7.793 ; [2]-363 chiffrées 843-1.205-[1 bl.]-[6] p., 2.398 lots numérotés 7.794-10.191). À la fin du t. III, un Index des « Variorum », des « Ad usum Ser. Delphini » et des « Elzevir » renvoie aux numéros des lots ; un « Index auctorum » renvoie aux pages.

Pierre-Jean Burette (Paris, 1665 – 1747) était docteur en médecine de la Faculté de Paris, pensionnaire de l’Académie des inscriptions et belles-lettres et professeur de médecine au Collège royal de France.



. Catalogue des livres du cabinet de M. de Boze. (Paris, G. Martin, H. L. Guérin et L. F. Delatour, 1753, in-8, [2]-x-552 p., 2.723 lots). La « Table des auteurs » renvoie aux pages. « Table des N°. des Elzevirs, des Dauphins, & des Variorum. »

Claude Gros (Lyon, 1680 – Paris, 1753) était l’un des plus grands collectionneurs français de la première moitié du xviiie siècle. Un oncle maternel, trésorier de France, nommé de Boze, lui laissa son nom en même temps que sa charge. Numismate, il fut secrétaire perpétuel de l’Académie des inscriptions et belles-lettres, reçu à l’Académie française et devint garde du Cabinet des antiques et médailles de la Bibliothèque royale en 1719.


dimanche 28 avril 2013

Prix de Bibliographie du S.L.A.M. 2013

L'ouvrage suivant a été primé cette année :

" Catalogues régionaux des incunables des bibliothèques publiques de France.
Volume XVIII. Bibliothèque de l'Ecole nationale supérieure des Beaux-Arts."
Edité par Dominique Coq. Collection Histoire et Civilisation du livre. Ecole
Pratique des Hautes Etudes (E.P.H.E.). Genève, Librairie Droz, 2012, 334 p., ill.




 

Cazin or not Cazin ?
London, John Brindley, 1749











































vendredi 26 avril 2013

Biographie renouvelée de Mathurin Lesné

Gustave Brunet (1805-1896), dans ses « Études sur la reliure des livres » (in Actes de l’Académie de Bordeaux. Paris, Dentu, 1866, p. 88), signale « à cause de sa singularité, un poème sur la Reliure, que publia en 1820 un relieur parisien, nommé Lesné, dont les vers, tout comme les produits industriels, sont restés au-dessous du médiocre. » Il ajoute, après avoir offert deux échantillons dudit poème : « On voit que le poème de Lesné mérite de rester dans l’oubli, qui en a fait sa proie. »

Cet avis catégorique est asséné sans aucune autre justification que le renvoi, d’ailleurs incomplet et inexact, à la « Lettre trentième concernant l’imprimerie et la librairie de Paris » (Paris, Crapelet, 1821, p. 58-71), par l’imprimeur Georges-Adrien Crapelet (1789-1842), traduite de l’anglais de A bibliographical, antiquarian and picturesque tour in France and Germany (London, 1821, vol. II, p. 412-422), par Thomas-Frognall Dibdin (1776-1847), où le bibliographe anglais critique les relieurs français, sans en avoir vu aucun :

« Il y a un relieur du nom de Lesné, maintenant occupé, comme je viens de l’apprendre, d’un poëme sur son art, et qui passe également pour un artiste assez habile. Quelques uns disent cependant qu’il écrit mieux qu’il ne relie, ce qui et d’autant plus fâcheux pour sa petite famille, s’il est marié. […] Il est pourtant vrai que des amateurs judicieux et impartiaux, avec lesquels je me suis entretenu, paraissent aussi penser que l’art de la reliure en France, dans son état actuel, s’il ne rétrogade pas, est au moins stationnaire, et ne paraît pas pouvoir atteindre au plus haut degré de perfection. » [sic]

En note, Crapelet commente :

« Quoique l’ouvrage de M. Lesné ne forme qu’un petit volume in-8°, qu’il n’est pas coûteux de se procurer, et dont on ne peut pas regretter la dépense, je retranche peu de choses aux longues citations de M. Dibdin, parce que le poëme de M. Lesné ne me paraît pas une production ridicule, comme je l’ai entendu dire. Le style et la poésie de l’auteur n’ont pas une grande élévation sans doute, mais ils sont presque toujours appropriés au sujet. […] Il était impossible à l’auteur d’éviter l’emploi d’une foule de mots propres, mais très peu poétiques, lorsqu’il décrit la partie technique ; mais cet ouvrage, dans les notes surtout, n’en est pas moins instructif, curieux et utile aux amateurs de belles et bonnes reliures, qui certainement y trouveront beaucoup de choses qu’ils ignorent. » [sic]

Lesné ne put se contenter de commentaires qui n’avaient relevé qu’une partie des inconvenances de la « Lettre trentième », et contre-attaqua dans une Lettre d’un relieur français à un bibliographe anglais (Paris, Crapelet, 1822) :

« Si dans votre Lettre vous vous borniez à critiquer mon Poëme, ou même à dire que j’écris moins mal que je ne relie, je me garderais bien de vous répondre ; mais vous attaquez les relieurs français en général ; vous prétendez qu’ils ne sont parvenus au point où ils en sont qu’en imitant vos ouvriers ; vous leur accordez, comme par grâce, qu’en continuant ainsi, l’âge d’or pourra renaître en France pour la reliure : phrase à coup sûr plus gigantesque que celle que vous me reprochez quand je parle de sa décadence. […] il ne me sera pas difficile de vous prouver que c’est justement en imitant vos ouvriers que la reliure française est tombée dans l’état de dépérissement où nous l’avons vue […].
Quant à moi je voudrais qu’on se bornât à établir des reliures simples, mais solides, susceptibles de durer autant de temps que les livres, dans les deux parties qui constituent essentiellement la reliure, c’est-à-dire  la couture et l’endossement ; que l’on pût renouveler la couverture sans pour cela être obligé de démonter le livre, et par conséquent de le recoudre et le rogner de nouveau ; mon unique but est la conservation des marges, puisque c’est d’après leur dimension que s’établit ordinairement le prix d’un livre. » [sic]


Cette Lettre fut suivie par une Épître à Thouvenin (Paris, F. Didot, 1823) :

« Vous croyez que Dibdin s’en tient à ses missives ;
Il sait par cent moyens vomir des invectives ;
A Londres, à Paris, on connaît ses écarts,
Nous ne sommes pas seuls l’objet de ses brocards. »

Ces deux textes de Lesné témoignent bien des rivalités mesquines entretenues alors par la France et l’Angleterre.

En remerciement, Thouvenin offrit à Lesné un exemplaire de sa Lettre d’un relieur français à un bibliographe anglais dans une reliure en maroquin rouge mosaïqué de jaune et de vert, tranches dorées, qui a appartenu à Charles Cousin (1822-1894), puis à René Descamps-Scrive (1853-1924).

Mathurin-Marie Lesné, dit « Lesné aîné », naquit à Paris le 7 novembre 1777 et mourut à Batignolles-Monceaux (aujourd’hui XVIIe arrondissement de Paris) le 31 juillet 1841.
La Révolution ayant interrompu ses études, il exerça la profession de serrurier jusqu’en 1804, quand il se forma, seul dit-il, à l’art de la reliure et s’installa comme libraire dans la rue des Grès, dénomination du passage des Jacobins depuis 1799, aujourd’hui rue Cujas (Ve).
À la même adresse, on relève à cette époque la présence du libraire Antoine-René-Marie Lesné, dit « Lesné père », et, tenant la librairie voisine immédiate, Jean-Auguste Lesné, dit « Lesné jeune », décédé le 24 octobre 1846 dans le XIe arrondissement ancien (VIe actuel) : le premier pourrait être le père, le second le frère de Mathurin. Nous ne le saurons probablement jamais, l’état-civil parisien antérieur à 1860 ayant été détruit lors des incendies de la Commune en mai 1871, et un tiers seulement des actes perdus ayant été rétabli.

Dès 1818, Mathurin Lesné présenta à la Société d’encouragement pour l’industrie nationale un « Mémoire relatif aux moyens de perfectionnement propre à faire retarder de plusieurs siècles le renouvellement des reliures »,  qui fut soumis, avec succès, au jury de l’Exposition des produits de l’industrie française l’année suivante. Lesné avait cherché à éviter les inconvénients des méthodes suivies alors pour relier les livres, afin d’arriver à la souplesse et à la solidité de la reliure hollandaise :

-          il substituait, aux nerfs formés de ficelles, de forts lacets plats en soie, évitant ainsi de faire des entailles dans le dos pour les y loger et permettant de conserver toute la marge intérieure des livres.
-          adoptant des fils de soie torse au lieu de fils de chanvre, il pratiquait la couture cahier à cahier et l’étendait sur toute la longueur de chacun d’eux, de manière qu’elle y forme au moins quatre points longs d’attache.
-          il rétablissait l’usage du parchemin pour doubler les dos et les attacher aux couvertures.
-          pour les couvertures, il substituait, aux cartons fabriqués en pâte molle et recouverts d’une peau mince, du cuir fort, battu ou laminé.
-          il diminuait l’emploi de la colle, et remplaçait la colle de pâte, faite avec de la farine et principale cause de la destruction des livres par les insectes, par la colle forte (colle de gélatine) délayée dans une dissolution de coloquinte.

Ces reliures avaient pour avantages leur longue durée et la facilité de les renouveler sans découdre les livres, mais pour inconvénient leur prix augmenté et ne pouvaient donc pas être employées pour des livres ordinaires.

C’est au cours de l’année 1820 que Lesné déménagea de la rue des Grès à la rue de Tournon (VIe), où il demeura au moins une quinzaine d’années. Sur la fin de sa vie, en 1839 et en 1840, on le trouve rue Vivienne (IIe).

Plus indulgent que Brunet, Henri Beraldi (1849-1931), dans La Reliure du xixe siècle (Paris, L. Conquet, 1895, Première partie, p. 57-84), fait naître Lesné vers 1775, le confond avec un certain François-Antoine-Désiré Lesné – en réalité son fils ? – dont on retrouva le corps le 19 février 1839 dans la Seine, près du pont d’Arcole.



Pourtant, la nécrologie exacte de Mathurin Lesné avait été publiée dans le Feuilleton du Journal de la librairie du 26 février 1842.

Roger Devauchelle (1915-1993), dans La Reliure (Paris, Éditions Filigranes, 1995, p. 169) recopie servilement Beraldi, et augmente le nombre des adresses fantaisistes du relieur qui avaient été données par le célèbre bibliophile, malgré les indications fournies par les publications du poète.



Après huit années de travail, Lesné publia La Reliure, poème didactique en six chants (Paris, Lesné et Nepveu, 1820, in-8, 252 p.), avec l’aide de son ami Auguste-Nicolas Nepveu († 1837), libraire-éditeur dans le passage des Panoramas (IIe). L’ouvrage est dédié à son fils :

« A dix-sept ans, tu es mon premier ouvrier ; à dix-sept ans, tu sais à-peu-près un art que je ne commençai à apprendre qu’à vingt-sept ; tu n’as plus qu’à t’y perfectionner. 
C’est bien moins dans mon livre qu’il te faut étudier, que d’après nos grands ouvriers que tu dois t’efforcer d’imiter. […]
Pénètre-toi bien que l’état le plus simple devient un art dans la main de celui qui l’exerce avec distinction […].
Sans négliger l’embellissement, […] que la solidité soit ta principale étude […]. »

La « Dédicace » est suivie d’une « Préface » :

« Mon unique but a été de fixer, pour ainsi dire, mnémoniquement les principes fondamentaux de mon art, me réservant de développer quelques principes secondaires, seulement les plus essentiels, dans des notes […] »

Le poème, suivi du « Mémoire relatif aux moyens de perfectionnement », est enrichi de notes particulièrement intéressantes sur le mécanisme de la reliure.

Le chant premier est historique :

« Gascon parut alors, et des premiers en France
Sut mettre en sa reliûre une noble élégance ;
Une solidité que Deseuil imita,
Et que de surpasser personne ne tenta.
Pasdeloup le suivit, puis le fameux Derome,
[…]
Ces hommes ne visaient qu’au bien fait, au solide ;
Le clinquant à leurs yeux était fade, insipide ;
[…]
L’art pour beaucoup de gens devint trop malaisé ;
La paresse inventa bientôt le dos brisé.
Les parchemins, les nerfs parurent inutiles,
On osa supprimer jusques aux tranchefiles ;
L’élégance tint lieu de la solidité,
On sacrifia tout à l’élasticité.
Delorme effrontément supprima la couture ;
D’autres auraient peut-être élagué l’endossure ;
[…]
Les amateurs, outrés de tant de nonchalance,
Envoyèrent long-temps leurs livres hors de France,
Et chez nous ce bel art retombait au néan,
Alors que s’établit le fameux Bozérian.
Cet artiste amateur sut guérir sa patrie
De regarder l’Anglais avec idolâtrie.
[…]
Oui, Bozérian l’aîné, seul osa les combattre ;
Son frère en l’imitant sut presque les abattre ;
En marchant sur ses pas, Lefebvre, son neveu,
Entre les deux parens tint un juste milieu.
[…]
Tous trois seraient pourtant demeurés sans rival,
S’il n’était survenu le soigneux Courteval ;
[…]
Simier parut ensuite, et cet habile artiste
Des ouvriers fameux semblait fermer la liste ;
Près de lui le plus grand ne paraissait qu’un nain,
Quand pour l’honneur de l’art s’établit Thouvenin ;
[…]
Il est riche, pompeux, superbe, magnifique !
Ses fers semblent poussés par l’art typographique,
Et toujours élégant dans sa simplicité,
Sait joindre la souplesse à la solidité. » [sic]

Lesné ajoute en note :

« Desseuil [Augustin Duseuil, relieur ordinaire du roi de 1717 à 1746] fut celui qui, après Gascon [Le Gascon, actif de 1622 à 1661], ajouta beaucoup à la solidité de la reliure et à son embellissement. […]
Pasdeloup [Antoine-Michel Padeloup, relieur du roi de 1733 à 1758] et Derome [Jacques-Antoine Derome, actif de 1718 à 1760] étaient contemporains : ils travaillaient très solidement et très élégamment dans le goût de leur temps. […] Peu de relieurs ont trouvé le moyen de réunir la solidité à cette élasticité, tant estimée aujourd’hui. Les Courteval [actif rue des Carmes, de 1796 à 1836], Bozérian [Jean-Claude Bozérian, dit « l’Aîné », actif de 1795 à 1812, et François Bozérian, dit « le Jeune », actif de 1801 à 1818], Lefebvre, Simier, Thouvenin, et un très petit nombre avec eux, ont assez bien réuni ces deux extrêmes ; mais la plupart ne s’attachent qu’à l’embellissement souvent mal entendu, et à donner de l’ouverture à leur livre. De là est venue la mode presque universelle des reliures à la grecque, méthode très abréviative et pernicieuse, qui gâte presqu’autant de livres qu’on en relie […] » [sic]

Le chant II est pour les préceptes généraux ; les chants III et IV traitent du corps d’ouvrage ; le chant V est « le chant du veau », selon l’expression de Beraldi ; le chant VI est celui de la dorure.


Dans son Épître à Simier père, sur l’Exposition de 1823 (Paris, J. Renouard, 1827), datée du 15 décembre 1823, Lesné établit un parallèle entre René Simier (1772-1843) et Joseph Thouvenin (1790-1834) et montre sa préférence pour ce dernier. L’éditeur Jules Renouard (1798-1854) était son voisin d’en face, rue de Tournon, depuis 1826. Lesné, avait été admis à l’exposition, mais, inquiet sur le sort de son fils et de sa fille malades, n’eut pas le temps d’achever les ouvrages qu’il se proposait d’exposer. Cette épître, qui fait partie de la seconde édition du poème de La Reliure, a été tirée à part à 12 exemplaires.


Cette « Seconde édition dédiée aux amateurs de la reliure » de La Reliure, poème didactique en six chants (Paris, l’Auteur et J. Renouard, 1827, in-8, 390 p.) ne fut tirée elle-même qu’à 125 exemplaires, numérotés en or, sur grand-raisin [sic] vélin, et offre, outre des rectifications, des additions d’opuscules alors épuisés : « Lettre d’un relieur français à un bibliographe anglais », « Épître à Thouvenin », « Épître à Simier père, sur l’Exposition de 1823 », « Satire à mon esprit », une déclaration de l’auteur – « je vais m’occuper maintenant de mettre en ordre et de rédiger les matériaux amassés depuis long-temps [sic] pour le Manuel du Relieur, que je me propose de publier par la suite » –, des « Notes des pièces diverses » et un « Vocabulaire explicatif et analytique des termes techniques ». L’ouvrage fut publié broché et « cartonné par l’auteur d’après ses procédés ».
Georges Vicaire (1853-1921), dans son Manuel de l’amateur de livres du xixe siècle (Paris, A. Rouquette, 1904, t. V, col. 260), précise qu’il existe quatre cartons :
-          pour les pages 89-90 correspondant aux pages 95-96.
-          pour les pages 107-108-109 et 110 (cette dernière blanche).
-          pour les pages 323-324-325 et 326.
-          pour les pages 347-348-349 et 350.
Le bibliographe explique comment reconnaître les exemplaires cartonnés de ceux qui ne le sont pas :
-          p. 96 : après le vers « Défiez-vous des gens qui sans cesse vous louent. » qui figure dans le premier texte, les deux vers suivants sont ajoutés dans le carton : « Incapables sur rien de donner leur avis, Tout est bien à leurs yeux, alors qu’ils sont servis. »
-          p. 108 : les vers suivants qui figurent dans le premier texte, sont supprimés dans le carton : « Je ferai mieux un jour, j’en conçois l’espérance, Si vous me précédez, je suis payé d’avance. »
-          p. 326 : après le vers « S’attribuer l’esprit, le talent des graveurs, » qui figure dans le premier texte, les deux vers suivants sont ajoutés dans le carton : « Tous deux nous avons vus [sic] des Prussiens, des Cosaques, Se prélasser bien haut, quand ils poussaient leurs plaques. »
-          p. 348 : après le vers « C’est un tyran qui vise au pouvoir absolu » qui figure dans le premier texte, les deux vers suivants sont ajoutés dans le carton : « De ses anciens excès gardons mieux la mémoire, Et ne lui laissons pas remporter la victoire. »



Reliure de Debes sur La Reliure (1827)
New York, 21 mars 2005, 7.200 $

Dès la « Préface » de son célèbre Manuel du relieur (Paris, Roret, 1827, p. vj-ix), Louis-Sébastien Le Normand (1757-1837), professeur de technologie et des sciences physico-chimiques appliquées aux arts, cite avantageusement l’ouvrage de Lesné :

« Celui de M. Lesné, intitulé la Reliure, poëme didactique, est plutôt une critique judicieuse des manipulations vicieuses introduites dans l’art dont il traite, qu’une description de cet art. L’histoire de la reliure y est tracée avec assez d’exactitude. Les deux Mémoires qui terminent son poëme sont spécialement destinés aux divers perfectionnemens qu’il propose d’introduire dans l’art qu’il exerce, pour donner aux reliures les trois qualités essentielles que tout connaisseur recherche, l’élasticité, la solidité et l’élégance. » [sic]



Reliure de Lesné sur La Reliure (1820)
New York, 27 juin 2005, 3.360 $
Les reliures de Mathurin Lesné sont extrêmement rares, non seulement sur le marché, mais aussi dans les collections publiques et privées.
Ses travaux finirent par attirer sur lui l’attention de plusieurs amateurs et Lesné obtint, de 1832 à 1834, une place de chef d’atelier, et non de professeur, comme il le dit lui-même, à l’Institut royal des sourds-muets, établi rue Saint-Jacques.

Il fut aussi l’auteur d’un  Mémoire présenté au jury de l’Exposition de 1834 sur les cartonnages conservateurs (Paris, J. Renouard, mai 1834) :

« Le principal but de ces Cartonnages est de faciliter l’usage des livres dès qu’ils sont imprimés […]. Leur principal mérite est de conserver les livres intacts jusqu’à la reliure définitive.
Ces cartonnages, cousus sur toile dans toute leur longueur, faits sans colle adhérente aux livres, bien que très solides et pouvant supporter autant de lectures réitérées qu’on peut le désirer, peuvent être défaits très facilement sans que les livres soient nullement endommagés, ce qui n’arrive jamais avec les cartonnages dits à la Bradel. […] ; je publie mon procédé, je n’en fais aucun mystère, et désire dans l’intérêt de la conservation des livres, que beaucoup d’ouvriers français et étrangers l’exploitent. Mais comme il est juste que chacun réponde de ses œuvres, afin que le public ne puisse être trompé, je l’avertis que de tout temps mes reliures ont porté mon nom, et que ces cartonnages soit à dos de toile, en simple carton, soit en demi-reliure à dos de veau ou de maroquin, porteront tous sur la garde voisine du titre un timbre sec avec ces mots :
Exposition de 1834  Cartonnages conservateurs de Lesné. »


Il adressa ce Mémoire avec une Lettre d’un relieur français aux principaux imprimeurs, libraires, relieurs et bibliophiles de l’Europe (Paris, J. Renouard, mai 1834) :

« Fidèle à mes antécédents, je ne prendrai pas plus pour ce genre de cartonnage, un brevet que je n’en ai pris pour ma reliure en cuir sans carton et cousue sur lacets de soie […]. Je terminerai, messieurs, cette lettre, par quelques instructions touchant l’exécution de ces cartonnages. […] le manuel du relieur et de l’amateur de reliure paraîtra en 1835, grand in-8° ou peut-être même in-4°, le format n’est pas encore bien arrêté ; le prospectus en sera publié immédiatement après le cours public de reliure que j’ouvrirai au mois de février prochain […]. Il sera tiré du Manuel cinquante exemplaires sur grand et beau papier vélin, tous seront numérotés de 1 à 50, et seront cartonnés par moi, les vingt-cinq premiers exemplaires seront offerts aux vingt-cinq relieurs qui auront été jugés les mériter par leurs propres talens bien plus que par l’importance de leur établissement. » [sic]

De son Manuel, il n’a paru que le prospectus. On ne connaît aussi que le Prospectus de mise en souscription de reliures à bordures typographiques, inventées par Lesné en 1835. Il dédia à sa fille un poème intitulé Esther, ou l’Éducation paternelle, poème en six chants, dédié aux demoiselles à marier (Paris, Lesné, 1839), daté du 26 novembre 1831, par L.R.F. [Lesné Relieur Français], suivi de Lycas et Stilla. Idylle, avant de publier sa dernière poésie, À la gloire immortelle des inventeurs de l’imprimerie (Paris, l’Auteur, s.d. [1840]).

Les travaux de Mathurin Lesné intéressèrent encore les amateurs, longtemps après sa mort. Luigi Odorici (1809-1882), professeur de littérature à Modène, exilé politique en France en 1831, s’était retiré à Dinan, où il devint conservateur de la bibliothèque et du musée qu’il créa en 1845. Il publia une troisième édition, avec des notes, de La Reliure, poème didactique en six chants  (Dinan, J.-B. Huart, 1853, in-8, 106 p.) : « Désirant que ce petit volume intitulé La Reliure fut rarissime, je n’en ai fait imprimer que 5 exemplaires, pour l’offrir aux personnes qui me sont chères » [lettre à Claude de Barthélemy, inspecteur général de la préfecture des Côtes-du-Nord, 20 novembre 1853]. Le Docteur Joachim-Agathon-Adjutor Rattel, ancien médecin de l’Institution nationale des sourds-muets et de la Clinique nationale des maladies de l’oreille, publia, d’après le manuscrit original laissé par Lesné, un Petit Manuel du relieur, à l’usage des sourds-muets (Paris, Dispensaire du Louvre, 1896).

mercredi 24 avril 2013

Bibliotheca Hulthemiana

C’est après l’acquisition par l’État belge de la collection Van Hulthem que le gouvernement décida la création de la Bibliothèque royale de Belgique.



Dernier de neuf enfants, Charles-Joseph-Emmanuel Van Hulthem est né à Gand le 17 avril 1764. Orphelin de père à l’âge de cinq ans, il apprit le dessin chez Pierre-Norbert Van Reysschoot (1738-1795), artiste peintre qui possédait une des bibliothèques les plus remarquables qu’aucun peintre belge n’ait possédées et qui lui transmit le goût des arts et des livres. À la sortie du collège, il fut destiné au commerce et fut apprenti négociant à Lille, avant de réussir à convaincre sa mère de le laisser faire des études de droit à Louvain. 
Devenu bachelier en droit en 1788, Van Hulthem rentra à Gand. Il fut successivement membre du Conseil de la ville de Gand (1789), secrétaire adjoint de la municipalité, membre du Jury des arts et sciences et du Jury d’instruction publique (1795), président de l’Assemblée primaire (1796), député au Conseil des Cinq-Cents, inspecteur de l’Imprimerie nationale de Paris (1797), bibliothécaire de la ville de Gand (1800), membre du Tribunat (1802), député à la section de l’intérieur du Conseil d’État, administrateur de la Société pour l’encouragement de l’industrie nationale à Paris (1803), membre de la Légion d’honneur (1803), secrétaire de la Société royale d’agriculture et de botanique de Gand (1809), recteur de l’Académie et de l’École de droit de Bruxelles (1809), greffier de la Seconde chambre des États-Généraux (1815), chevalier de l’Ordre du Lion Belgique, bibliothécaire et secrétaire perpétuel de l’Académie royale des sciences et belles-lettres de Bruxelles, président de la Société royale d’agriculture et de botanique de Gand (1816), curateur de l’Université de Louvain (1817), membre de la Seconde chambre des États- Généraux (1821), curateur de l’Université de Gand (1823).
Amateur de botanique, c’est à lui qu’on doit le choix de l’emplacement du jardin botanique de Gand, créé en 1796. Il avait suivi, en 1785, les cours de Jean-Joseph Michaux (1717-1793), directeur du jardin botanique de Louvain, puis, en 1794, ceux de René-Louis Desfontaines (1751-1833), professeur de botanique au Muséum d’histoire naturelle de Paris.


Il s’abreuvait à toutes les sciences et constitua une des plus belles et des plus complètes bibliothèques particulières consacrées à la Belgique.

Il avait acheté son premier livre en 1773, à l’âge de neuf ans, un ouvrage sur les arts du dessin, par Willem Goeree (1635-1711), antiquaire et libraire à Middelburg, puis à Amsterdam, intitulé Inleydinge tot de algemeene teyken-konst (Leyden, van der Dyster, 1739).

Sa première bibliothèque demeura à Gand. Dans son Voyage fait dans les départemens nouvellement réunis (Paris, Baudouin, 1803, t. II, p. 125-127), Armand-Gaston Camus (1740-1804), garde des Archives nationales, disait d’elle :

« La bibliothèque de ce citoyen mérite elle-même d’être comptée parmi les belles bibliothèques particulières. [...] Ce qui est propre à cette bibliothèque, c’est une nombreuse collection d’ouvrages sur l’histoire de la Belgique. Tout ce qui a trait à cette histoire, dans quelque langue que ce soit, y est rassemblé [...] des recueils intéressans, et en grande partie manuscrits, acquis à la vente de la bibliothèque de Mercier, abbé de Saint-Léger, entr’autres un exemplaire de l’Histoire de l’imprimerie, de Prosper Marchant, considérablement augmenté de notes par Marchant lui-même, copiées sur le manuscrit original qui est à la bibliothèque de Leyde [...] » [sic]

À partir de 1810, Van Hulthem habita à Bruxelles, dans sa maison située rue Royale, n° 34, à l’angle de la rue Montagne du Parc.
Il y avait des livres partout, jusque dans le salon. Dans la salle à manger, la table sur laquelle il prenait son dîner en était couverte. Sa chambre en était encombrée. Il craignait si fort la fumée et la poussière pour ses livres, qu’il ne voulut jamais de feu dans sa chambre, même pendant l’hiver. Quand il était couché et que le froid était trop intense, il se faisait mettre sur les pieds un de ses in-folios relié en parchemin : le livre qu’il avait choisi à cet effet était les Rerum per octennium in Brasilia et alibi nuper gestarum (Amsterdam, J. Blaeu, 1647), par Caspar Van Baerle. Pendant l’hiver rigoureux de 1825, on le vit revenir en diligence du fond de la Hollande, sans manteau et tenant sur ses genoux deux magnifiques volumes in-4, qu’il n’avait pas osé mettre dans sa malle, de peur qu’ils ne se frottassent.
Pendant quinze ans, Van Hulthem et ses deux amis, restés célibataires comme lui, le bibliomane anglais Richard Heber (1773-1833) et Pierre-Philippe-Constant Lammens (1762-1836), bibliothécaire de l’Université de Gand, assistèrent aux principales ventes de livres des Pays-Bas qui se terminaient autour d’une bonne table.
Lorsqu’on venait à parler devant lui d’un livre introuvable, il laissait dire quelque temps puis terminait par ces deux mots : « Je l’ai. » Avec son fidèle domestique depuis 1804, Joseph Delforge, il a lavé environ 20.000 volumes. À Bruxelles, son relieur était Antoine Catoir (1782-1853), relieur du roi. N’ayant jamais revendu un seul livre, il posséda ainsi plusieurs exemplaires des livres les plus rares.

Il fit graver cinq ex-libris :



Le premier fut gravé en 1806 par Emmanuel de Ghendt (1733-1815), d’après un dessin de Bernard Duvivier (1762-1837) : il représente l’Étude, dans un cabinet de travail, avec l’épigraphe de Cicéron « Omnes artes, quae ad humanitatem pertinent, habent commune quoddam vinculum. » [Tous les beaux arts nés de la civilisation se tiennent comme par un lien commun].

Le second, gravé en 1808 par Antoine Cardon (1739-1822), d’après André-Corneille Lens (1739-1822), montre Minerve assise, tenant d’une main une palme et de l’autre une couronne, avec la légende « Secundas res ornat, adversis perfugium ac solatium præbet. » et la mention « Ex Bibliothecâ C. Van Hulthem Gandensis, Rect. acad. Brux. »
Le troisième, gravé par Adolphe Jouvenel (1798-1867), directeur de l’Académie de Gand, d’après le dessin de l’architecte François-Tilman Suys, représente une bibliothèque dominée par le buste d’Érasme, avec un passage tiré de son éloge des livres, « Libri vocat praesto sunt, invocati non ingerunt sese, jussi loquuntur, injussi tacent, secundis in rebus moderantur, consolantur in afflictis, cum fortuna minime variantur. » (Epistolarum, centuria VII, epist. 12), complété par « Ex bibliotheca C. Van Hulthem ».
Le quatrième, gravé par Charles Onghena (1806-1886), représente la tête de Cérès avec cet exergue « Ex libris C. Van Hulthem soc. reg. agricult. et botan. Gand. praesidis. », entourés d’une riche guirlande de fleurs et de fruits.



Le cinquième renferme, dans une guirlande de fleurs et de fruits, un éloge de l’agriculture partiellement emprunté au De officiis de Cicéron : « Ex libris C. Van Hulthem soc. r. agric. et botan. Gand. praesidis. – Nihil est agricultura melius, nihil homine, nihil libero dignius. Cic. »  [Rien n’est meilleur que l’agriculture, rien n’est plus digne d’un homme, et d’un homme libre].

Jamais les Belges n’avaient accepté d’être unis contre leur gré aux Pays-Bas : la révolution de Paris entraîna celle de Bruxelles, le 25 août 1830. Le 25 septembre, la maison de Van Hultem fut subitement envahie par une troupe de révolutionnaires belges : ils se mirent aux fenêtres après les avoir garnies de volumes in-folio pour s’abriter de la mitraille des troupes hollandaises. Plusieurs caisses de livres furent employées à la construction d’une barricade. Le fidèle domestique dut abandonner la maison qui devint, le lendemain, le quartier général des révolutionnaires. On ignore le nombre de livres détruits en cette circonstance, et dont quelques-uns servirent aux volontaires à faire des cartouches. Toutes les richesses numismatiques ne furent pas heureusement perdues. Les dégâts furent estimés à plus de 60.000 florins.

Van Hulthem prit le parti de quitter la capitale et de transporter à Gand ses collections de livres, de gravures et de médailles. Le transport d’un nombre considérable de volumes et d’estampes fut une opération longue et coûteuse à laquelle plus de cinq mois furent employés.
Van Hulthem vécut deux ans à Gand, dans la retraite. Quoique sobre, ne se nourrissant que de bouillie, de pommes de terre, d’eau et de punch, mais d’une forte corpulence, il mourut le 16 décembre 1832, à l’âge de 68 ans, d’un coup d’apoplexie. Quelques heures avant sa mort, il avait acheté son dernier livre : De l’état moral et politique de l’Europe en 1832 (Paris, Ladvocat, 1832) par Pierre-François-Xavier Bourguignon d’Herbigny (1772-1846). 

Il laissa une masse énorme de volumes, qu’il ne s’occupa jamais de mettre en ordre. Seul un petit nombre d’ouvrages d’histoire se trouvait classé dans une seule chambre. Tout le reste était entassé dans le vaste salon et dans quatorze chambres, ou renfermé dans des caisses depuis un quart de siècle. Des caisses qui n’avaient pas été ouvertes depuis qu’il les avait envoyées de Paris, en 1810, furent ouvertes : les livres qu’on en tira étaient en partie détruits, soit par les vers, soit par l’humidité.

Les collections précieuses des abbayes ayant été englouties par la Révolution française, les bibliothèques des universités ayant une destination spéciale, la bibliothèque de la ville de Bruxelles étant très incomplète et seule la bibliothèque de manuscrits, dite « des ducs de Bourgogne », étant la propriété de l’État, il appartenait au gouvernement de créer enfin une bibliothèque nationale et de négocier pour conserver à la Belgique la collection de Van Hulthem qui était mise en vente. Si cette bibliothèque était incomplète sur beaucoup de points, elle se recommandait par plus de mille manuscrits presque tous relatifs à l’histoire de la Belgique, par une collection unique de livres dans toutes les langues et de toutes les époques qui ont trait à cette histoire et par la collection la plus complète de livres relatifs à l’histoire littéraire et à l’histoire de la bibliographie de la Belgique.

Charles-Jean-François Bremmaecker (1801-1844), de Gand, était l’héritier universel de Van Hulthem. Il céda au gouvernement la précieuse bibliothèque délaissée par son oncle, qui forma le premier fonds de la bibliothèque royale, se réservant un grand nombre d’ouvrages à planches et de livres relatifs aux beaux-arts, toutes les gravures et dessins sous glace ou en feuilles et la collection de médailles et de monnaies :

« Vu le contrat conclu à Gand, le 2 août 1836, entre les commissaires autorisés à cet effet par le ministre de l’intérieur, d’une part, et Mr. Charles-Jean-François de Bremmaecker, tant en son nom que comme fondé de pouvoirs de Mlle. Marie-Charlotte-Caroline de Bremmaecker [1797-1838], d’autre part, en vertu duquel la bibliothèque de feu Mr. Charles Van Hulthem est acquise pour compte du gouvernement, [...] Il est ouvert au département de l’intérieur un crédit supplémentaire de 315,000 francs pour faire face au prix d’achat [279.400 francs], aux frais d’impression du catalogue et autres frais relatifs à l’acquisition de cette bibliothèque [35.000 francs]. »

Le baron Étienne-Constantin de Gerlache (1785-1871), premier président de la Cour de cassation, président de l’Académie des sciences et belles-lettres de Bruxelles et de la commission royale d’histoire, fut chargé, avec François-Joseph-Ferdinand Marchal (1780-1858), conservateur des manuscrits de la Bibliothèque de Bourgogne, de constater l’état de la bibliothèque de Van Hulthem. Après avoir rappelé que « la valeur de cette collection augmente en raison du nombre et surtout de l’ensemble », qu’il avait fallu « une réunion de circonstances qui ne se représenteront plus : la destruction des couvents, un homme riche, ayant la monomanie des livres et s’y connaissant », que cette collection présentait des lacunes mais qu’ « il sera facile de les combler en mettant annuellement au budget une somme raisonnable », le rapport concluait : « Telle qu’elle est, la collection de Van Hulthem formerait déjà le commencement d’une belle et vaste bibliothèque nationale, que la Belgique pourrait montrer à l’étranger et ouvrir à la jeunesse studieuse. »

Le baron Frédéric de Reiffenberg (1795-1850), professeur à l’Université de Liège, fut nommé le 25 juillet 1837 conservateur de la bibliothèque, avec un traitement de 7.000 francs.
Transférées par la voie du chemin de fer, 293 caisses arrivèrent à Bruxelles du 30 octobre 1838 au 24 mars 1839. La bibliothèque Van Hulthem fut placée dans l’aile gauche du palais de l’industrie et fut ouverte au public le 21 mai 1839.



Le Catalogue des livres de la bibliothèque de feu M. de Bremmaecker, provenant en grande partie de celle de M. Ch. Van Hulthem (Gand, Ad. Van der Meersch, 1845) est un supplément indispensable à celui de la Bibliotheca Hulthemiana (Gand, J. Poelman, 1836-1837, 6 vol. in-8), rédigé par Auguste Voisin (1801-1843), bibliothécaire et professeur à l’Université  de Gand, qui renferme 32.701 numéros, dont 1.016 manuscrits, soit environ 64.000 volumes : théologie, jurisprudence, sciences et arts, philosophie, économie, politique, physique, chimie, histoire naturelle, agriculture et économie rurale, botanique (vol. I), sciences et arts (suite) et belles-lettres (vol. II), histoire (vol. III), histoire, sciences, arts et littérature des Pays-Bas (vol. IV), supplément et tables (vol. V), manuscrits (vol. VI).