dimanche 23 février 2014

Alphonse Lemerre, « le Barbin des jeunes poètes »



Fils de cultivateur, né à Canisy (Manche) le 9 avril 1838, Alphonse-Pierre Lemerre avait été pendant quelques années le coursier d’un notaire à Saint-Lô, avant d’arriver à Paris vers 1860. Dans la capitale, au 47 du passage Choiseul (IIe), passage qui joint la rue Saint-Augustin à la rue des Petits-Champs, il était devenu le commis du libraire Pierre-Paul Percepied, spécialisé dans les ouvrages religieux et les objets de piété depuis 1842. Percepied céda à son gendre, Paul-Marie-Daniel Haëring, son fonds de livres religieux, puis à Lemerre, en 1862, son fonds de librairie classique. Le 11 août 1864, Lemerre épousa Antoinette-Sophie Faynot (Cusset, Allier, 1837-Ville-d’Avray, Hauts-de-Seine, 1894), modiste au n° 44, en face de la librairie, qui lui donnera deux enfants : Désiré-Jean-Alphonse (1865-1928) et Jeanne-Modeste-Aurélie, (1868-1960). La caisse de sa femme permit à Lemerre de transformer sa petite librairie en maison d’édition, souhaitant ne donner que des volumes remarquables par la beauté des caractères et du papier :


Jean Maire, Leyde

Alphonse Lemerre, Paris (1)

Alphonse Lemerre, Paris (2)

la couverture porterait une marque rappelant ses origines, l’ « Homme à la bêche », avec ses initiales « AL » et la devise  « Fac et spera » [Agis et espère], reprenant la marque et la devise de Jean Maire, imprimeur à Leyde au xviie siècle dont il fera dessiner deux modèles, le premier par Jacques-Louis Roux, dit « Browne », le second, avec un soleil levant, par Félix Bracquemond.  



Librairie Lemerre, 23 passage Choiseul (v. 1907)
« Le célèbre éditeur n’était pas installé alors dans l’élégant magasin que tout Paris connaît et dont les vitrines ornées de glaces magnifiques sont bondées de livres précieux, de riches reliures et d’eaux-fortes avant la lettre. Il occupait dans le passage Choiseul, à quelques pas de son établissement actuel, une boutique ouverte à tous les vents et bizarrement encombrée de piles de bouquins, où se réunissait tous les jours, entre quatre et six heures de l’après-midi, un groupe de jeunes poètes, tumultueux et chevelus, jadis épars dans la grand’ville [sic] et qui avaient enfin découvert et adopté ce lieu d’asile.
Ils étaient venus là d’instinct, parce que Lemerre annonçait une réimpression de la Pléiade française, et ils avaient trouvé bon accueil près de ce grand gars normand qui lui-même, avec sa barbe blonde, son nez droit et ses cheveux en brosse, avait une physionomie du xvie siècle, et ressemblait un peu à Pierre de Ronsard, gentilhomme vendômois.
Le passage Choiseul se transforma donc en Galerie du Palais, et l’étalage de Lemerre tint lieu du pilier de Barbin. Là fut fondé ce Parnasse contemporain qui a fait tant de bruit dans Landernau [sic], et là se célébrèrent les rites du culte nouveau pour le vers bien ciselé et la rime sévère.
Nous devons dire que, malgré sa sympathie naturelle pour les rythmeurs, l’honnête Lemerre, encore jeune et timoré, fut d’abord un peu effrayé de voir éclore dans sa boutique toute cette nichée d’aiglons tapageurs. Les discussions violentes, les éclats de rire juvéniles, les plaisanteries au gros poivre des jeunes poètes, autant que leurs toilettes étranges et négligées et leurs cheveux décoiffés par l’ouragan, épouvantèrent les anciens clients de la maison, paisibles bouquineurs à la chasse d’un introuvable Elzévir, et bonnes dames du quartier venant renouveler leur Journée du Chrétien ou leur Cuisinière bourgeoise. Avant d’enrichir Lemerre comme éditeur, les poètes le ruinaient comme libraire détaillant ; et l’inquiétude légitime, mais courtoisement dissimulée, du patron se trahissait quelquefois dans la mauvaise humeur du commis, un bossu du nom d’Émile, qui ne cessait de gronder contre l’encombrement de la boutique et, sous prétexte d’épousseter l’étalage, bousculait malignement les infortunés lyriques et leur passait son plumeau sous le nez. » (Adolphe-Mathurin de Lescure. François Coppée, l’homme, la vie et l’œuvre. Paris, A. Lemerre, 1889, p. 51-52)

La librairie passa en effet du n° 47 du passage Choiseul au n° 27 en 1872, puis au n° 23 en 1889. Le jeune éditeur avait réimprimé des œuvres des poètes Ronsard, Du Bellay, Remi Belleau, Jodelle, Baïf, Dorat et Pontus de Thiard, dans une collection intitulée « La Pléiade françoise » (1866-1898, 20 vol. in-8), tirée à 250 exemplaires numérotés et paraphés par l’éditeur (230 ex. sur papier de Hollande, 18 ex. sur papier de Chine, 2 ex. sur vélin). Mais dès le début du mois de novembre 1865 était sorti des presses de l’imprimerie L. Toinon et Cie, à Saint-Germain-en-Laye, le premier volume publié par lui, Ciel, rue et foyer, par Louis-Xavier de Ricard (1843-1911). Celui-ci avait été présenté à Lemerre par un ami de Verlaine, le violoniste et poète Ernest Boutier : de cette rencontre naquit, le 2 novembre 1865, le premier numéro de L’Art, journal hebdomadaire in-folio de huit pages à trois colonnes qui, avec la collaboration du poète et dramaturge Catulle Mendès (1841-1909), fut remplacé en 1866 par Le Parnasse contemporain.



Le Parnasse contemporain, « Recueil de poésies inédites des principaux poètes de ce temps »,  se composera de trois volumes grand in-8 publiés en 1866, 1871 et 1876 auxquels participeront 99 poètes : le mouvement littéraire « parnassien » lui doit son nom.


En novembre 1866, dans l’indifférence quasi générale, Verlaine publia chez Lemerre, à compte d’auteur, ses Poèmes saturniens, imprimés dans le format in-18 par Damase Jouaust (1835-1893), tirés à 491 exemplaires sur papier vélin blanc, plus 5 exemplaires sur papier de Chine, 9 exemplaires sur papier vergé de Hollande, et peut-être quelques exemplaires sur parchemin, dont on ne connaît pas d’exemplaire ; seul, Stéphane Mallarmé (1842-1898) y avait reconnu « un métal vierge et neuf ». Suivront, toujours aux frais de Verlaine et chez Lemerre, les Fêtes galantes (petit in-12, 1869) et La Bonne Chanson (petit in-12, 1870).

En 1867, Lemerre débuta deux collections : la « Bibliothèque d’un curieux » (in-12), imprimée par Damase Jouaust sur papier de Hollande, avec quelques exemplaires sur papier de Chine, pour les auteurs anciens tombés dans l’oubli, Pogge, Ferry Julyot, Tahureau, Guillaume Bouchet, Bonaventure des Périers, Olivier de Magny, Cholières, etc., et les « Poètes contemporains » (in-8 et in-18 sur papier vélin, in-12 sur papier vergé ou teinté) pour Banville, Bergerat, Coppée, Dierx, Sully Prudhomme, Theuriet, Verlaine, etc., qui compteront environ 900 volumes en 1908.

À partir de 1868, la « Collection Lemerre » (in-8) rassembla les classiques français, Agrippa d’Aubigné, La Bruyère, La Fontaine, Molière, Montaigne, Pascal, Rabelais, Mathurin Régnier, Villon, etc., imprimée sur papier de Hollande : la mention « Collection Lemerre » se trouve au dos des couvertures ; dans les exemplaires en grand papier, les titres sont en rouge et noir et les portraits en double épreuve (en noir et à la sanguine ou à la sépia).
Commencée également en 1868, la section « auteurs anciens » de la « Petite bibliothèque littéraire » (petit in-12, format des Elzévirs), imprimée sur papier de Hollande, avec un tirage sur papier Whatman et un autre sur papier de Chine, offre des volumes ornés d’un portrait frontispice gravé à l’eau-forte pour Arioste, Beaumarchais, Boccace, Boileau, Corneille, Dante Alighieri, Hamilton, Horace, La Fontaine, La Rochefoucauld, Le Sage, Longus, Marguerite de Navarre, Molière, l’abbé Prévost, Racine, Regnard, Mathurin Régnier, Bernardin de Saint-Pierre, Scarron, Shakespeare, Sterne, Térence, Virgile, Voltaire, etc. ; elle fut complétée par une section « auteurs contemporains », imprimée sur beau papier vélin teinté, avec quelques exemplaires sur papier de Hollande, sur papier Whatman et sur papier de Chine, pour Arène, Banville, Barbey d’Aurevilly, Baudelaire, Louis Bouilhet, Bourget, Jules Breton, Brizeux, Byron, Chateaubriand, Chénier, Cladel, Claretie, Constant, Coppée, Courier, Alphonse Daudet, Desbordes-Valmore, Flaubert, Théophile Gautier, Goethe, Goncourt, Hugo, Lamartine, Michelet, Musset, Sainte-Beuve, Vigny, etc.


« Voici maintenant deux nouvelles publications de l’éditeur Alphonse Lemerre, le Barbin des jeunes poètes, l’Elzevier des vieux classiques : Les Contes de La Fontaine, le premier volume des Œuvres de Rabelais. Les contes appartiennent à la Petite Bibliothèque littéraire, collection de charmants petits volumes imprimés en caractères antiques, sur papier de Hollande, qui comprendra Molière, Corneille, Racine, La Bruyère, La Rochefoucauld, Régnier, les Contes de Voltaire, Paul et Virginie, Manon Lescaut, Gulliver, Don Quichotte, Marianne et autres chefs-d’œuvre. Le Rabelais appartient à la grande Collection Lemerre, – comme on dit la collection constellée ou la collection Didot, – qui comprendra Villon, Montaigne, Régnier, Agrippa d’Aubigné, et les poètes de la pléiade du seizième siècle. Ce sont de superbes volumes in-8°, en papier de Hollande, imprimés par Claye, avec lettres ornées et culs-de-lampe, gravés spécialement pour cette édition, d’après les modèles du temps. L’élégance du format, la solidité du papier, la beauté des caractères et des ornements, c’est beaucoup déjà ; ce n’est pas tout. Une véritable idée a présidé à ces publications. Les textes y sont reproduits intégralement sur les éditions originales, avec la ponctuation et l’orthographe du temps. Cela avait déjà été tenté, quoique avec certaines restrictions, pour les écrivains du seizième siècle. Et il est vraiment agréable de lire La Fontaine comme il s’est lu lui-même. Les éditions Lemerre sont non seulement des livres de bibliophiles, mais encore des livres de philologues. »
(Charles Coligny, dit « Xavier de Villarceaux ». In Revue du xixe siècle, IIIe année-Tome IX, octobre-novembre-décembre 1868, p. 410)



La même année, Lemerre complétait ses activités érudites en faisant paraître, le 20 février 1868, le premier numéro d’une Gazette bibliographique, dont la publication cessa avec le n° 12 de janvier 1869, et qu’il présentait ainsi :

« La publication périodique que nous entreprenons aujourd’hui ne veut être ni une table complète des productions quotidiennes de la librairie, ni un compte rendu aride et stérile des raretés bibliographiques.
Anecdotique et littéraire, la Gazette bibliographique, ainsi que son titre l’indique, se propose de tenir les bibliophiles, les lettrés et les amateurs au courant non-seulement [sic] de toutes les œuvres nouvelles dignes de remarque à quelque titre que ce soit : originaux ou réimpressions, - mais encore de toutes les nouvelles, de tous les bruits et on dit. Elle regardera aussi en arrière, et signalera les curiosités capables de fixer l’intérêt.
C’est ainsi que, tout en donnant régulièrement ce qu’on pourrait appeler le Cours de la Bourse des livres, en rendant un compte raisonné et intéressant des ventes, elle ne se bornera pas à attirer l’attention sur les éditions anciennes, depuis longtemps cotées : elle remettra encore en lumière certains livres dont l’apparition ne remonte pas au delà de ces quarante dernières années, et qui néanmoins acquièrent chaque jour une valeur plus grande, soit par les noms, alors obscurs, – quelques-uns illustres, et tous célèbres aujourd’hui, – qui les ont signés, soit par suite des suppressions ou modifications repentantes des éditions postérieures, qui font des éditions originales des documents uniques pour l’histoire, encore à écrire, de la littérature contemporaine.
La Gazette bibliographique sera donc à la fois contemporaine et rétrospective. C’est dire que l’article Variétés y tiendra une place importante. Nous nous sommes assurés le concours de noms éprouvés, de fureteurs patients, et notre revue sera ouverte aux communications de nature à intéresser le public, et rentrant dans le cadre que nous nous sommes tracé.
En un mot, la Gazette bibliographique, sans être une Revue purement littéraire, sera plus qu’un catalogue. Elle tâchera d’avoir l’intérêt de l’une, en échappant à l’aridité de l’autre. »



Le 20 décembre 1868 fut achevé d’imprimer le deuxième « livre de peintre » : Sonnets et eaux-fortes, portant la date de 1869, un très beau volume in-4°, imprimé sur papier vergé des Vosges et tiré à 350 exemplaires, plus quelques exemplaires hors commerce (20 sur Whatman, 12 sur Chine, 4 sur Japon). De grands artistes, Camille Corot, Édouard Manet, Gustave Doré, Johan-Barthold Jongkind, Jean-François Millet, Félix Bracquemond, Célestin Nanteuil, etc., avaient été sollicités par le critique d’art Philippe Burty, qui avait dirigé l’illustration de cet ouvrage, pour illustrer, à l’aide de 42 eaux-fortes hors-texte, 42 sonnets d’écrivains célèbres, Théodore de Banville, Anatole France, Théophile Gautier, José-Maria de Heredia, Sainte-Beuve, Verlaine, etc. Une des curiosités du livre, qui suffirait pour certains puristes à lui retirer le titre de « livre de peintre » – dans le « livre de peintre », l’artiste ne doit pas être interprété par un graveur, mais doit graver lui-même –, est une gravure de Charles Courtry (1846-1897), intitulée « L’Éclair », d’après un dessin de Victor Hugo, illustrant un sonnet de Paul Meurice. Les planches furent détruites, ce qui scandalisa Millet :

« Entre nous, je trouve cette destruction de planches tout ce qu’il y a de plus brutal et de plus barbare. Je ne suis pas assez fort en combinaisons commerciales pour comprendre à quoi cela aboutit, mais je sais bien que, si Rembrandt et Ostade avaient fait chacun une de ces planches-là, elles seraient anéanties. »

Le premier « livre de peintre » est bien le Faust. Tragédie de M. de Goethe (Paris, Charles Motte et Sautelet, 1828, in-fol.), dans la traduction en français par Albert Stapfer (1766-1840), avec une couverture illustrée attribuée à Achille Devéria (1800-1857), un portrait de l’auteur et 17 dessins exécutés sur pierre par Eugène Delacroix (1798-1863), hors-texte. Et non, comme cela est répété partout, Le Fleuve (Paris, Librairie de L’Eau-Forte [Richard Lesclide], s.d. [1874], in-4, tir. 100 ex.) par Charles Cros (1842-1888), avec 8 eaux-fortes par Édouard Manet (1832-1883), dans le texte, qui n’est que le troisième.

C’est en 1869, dans la collection nommée « Bibliothèque contemporaine » (in-18), faite de volumes imprimés sur beau papier vélin, que fut publié Charles Baudelaire, sa vie et son œuvre, par Charles Asselineau (1820-1874), orné de 5 portraits à l’eau-forte, 3 gravés par Bracquemond et 2 par Manet.
La « Nouvelle collection Jannet » (in-16), imprimée en caractères anciens sur beau papier, brochée ou cartonnée en toile bleue, ou sur papier vélin de fil, brochée dans un étui en percaline bleue, ou sur papier de Chine, fut reprise par Lemerre après la mort de son fondateur, son confrère Pierre Jannet (1820-1870).

Portrait de Jeanne Lemerre, par Paul-Alexandre-Alfred Leroy (1895)
La collection des « Poèmes nationaux » (in-16), imprimée en caractères antiques sur papier teinté, compte Le Sacre de Paris par Leconte de Lisle, la Lettre d’un mobile breton par François Coppée, Les Cuirassiers de Reichshoffen par Émile Bergerat, Les Paysans de l’Argonne par André Theuriet, La Colère d’un franc-tireur par Catulle Mendès, Les Paroles d’un vaincu par Léon Dierx, etc.
La « Bibliothèque dramatique » (in-16) est constituée de volumes imprimés en caractères elzéviriens, avec fleurons et culs-de-lampe, pour les comédies et drames de François Coppée, Alphonse Daudet, Albert Glatigny, Auguste Villiers de L’Isle-Adam, etc.
La « Bibliothèque illustrée », publiée de 1874 à 1880, comprend 7 vol. in-8 : Les Pastorales de Longus, Voyage autour de ma chambre, Les Contes de Perrault, Histoire de Manon Lescaut, Paul & Virginie ; Le Livre des ballades et Le Livre des sonnets ne sont pas illustrés, mais on peut y ajouter les portraits de tous les auteurs qui y figurent, publiés par l’éditeur.
À partir de 1889, Lemerre publia des ouvrages de la « Collection Guillaume » et ceux de la « Collection Guillaume et Lemerre » (in-18) ; à partir de 1893, il publia des ouvrages illustrés de gravures sur bois dans la « Collection Lemerre illustrée » (in-32).


Théophile Gautier. Le Tombeau de Théophile Gautier. Paris, A. Lemerre, 1873, in-4.
Reliure par Sangorski et Sutcliffe, Londres.
Christie's, New-York, 7 décembre 2012 : 20.000 $

On compte encore, dans le catalogue de la librairie Alphonse Lemerre, le Cours historique de langue française, par l’historie et grammairien Charles Marty-Laveaux (1823-1899), publié en volumes in-12, sur papier teinté, à partir de 1872 ; Paul & Virginie, par Bernardin de Saint-Pierre, un splendide volume grand in-4 illustré de 170 dessins par le Belge Hippolyte de La Charlerie (1828-1869), imprimé par Jules Claye (1806-1886), le premier qui avait réussi l’impression des gravures sur bois avec une presse mécanique, relié en toile anglaise, doré en tête ; 15 eaux-fortes de Félix Bracquemond, pour illustrer les Œuvres de Rabelais, in-8, sur papier vergé ; Les Vosges, par Théophile Gautier, 20 dessins d’après nature de Jean-Joseph Bellel (1816-1898), lithographiés par Jules Laurens (1825-1901), in-folio, papier vélin superfin, planches sur Chine, dans un beau carton ; Légendes rustiques, par George Sand (1804-1876), dessins de son fils Maurice Sand (1823-1889), petit in-folio orné d’un frontispice, d’un fac-similé de Madame Sand, et de 12 belles lithographies tirées sur papier de Chine, cartonné toile gaufrée, doré sur tranches.   

De 1870 à 1878, la « Petite bibliothèque d’un curieux » de Lemerre fut imprimée par Perrin fils et Marinet, à Lyon. En 1880, les affaires devenant de plus en plus difficiles, Marinet se retira et Perrin fils vendit les poinçons et les matrices des caractères « augustaux » à Lemerre, pour 10.000 francs, d’une part, et la bibliothèque de l’imprimerie Louis Perrin d’autre part, ce qui n’empêcha pas la faillite en 1883.
L’imprimeur lyonnais Louis Perrin (1799-1865) était entré en 1818 dans l’imprimerie de Mathieu-Placide Rusand (1768-1839). Il avait fondé en 1822, avec Zacharie Durand, gendre de Rusand, un établissement dont il était resté le seul directeur en 1826. Pour l’impression des Inscriptions antiques de Lyon, par Alphonse de Boissieu, et suivant les conseils du peintre d’histoire Pierre Revoil (1776-1842), il avait dessiné les capitales « augustales » relevées sur les monuments de l’époque romaine d’Auguste, qu’il avait fait graver et fondre par Francisque Rey en 1846, puis, à partir de 1853, les « augustaux » bas de casse, romains et italiques, nommés également ainsi, bien qu’ils aient été inspirés de la Renaissance. La veuve de Louis Perrin, Cécile Grand, avait dirigé l’atelier de 1865 à 1870, en attendant que leur fils Alfred-Louis Perrin (1848-1904) puisse lui succéder, associé à Marinet.

Anatole France (1844-1924) était entré dans le groupe des Parnassiens en 1867 et dans la maison d’édition Lemerre en 1869 : il y demeura jusqu’en 1878, en qualité de lecteur de manuscrits, aux appointements de 150 francs par mois, composant en outre des notices et des préfaces sur commande, moyennant de très modestes rémunérations, ce qui ne l’empêcha pas d’écrire, dans L’Amateur d’autographes (n° 172, 16 février 1869, p. 61), à propos de la publication chez Lemerre des Œuvres de Mathurin Régnier :

« il est de notre devoir de témoigner à M. Alphonse Lemerre, éditeur, combien nous inspirent de sympathie son zèle heureux et son art exquis à établir de beaux livres. Pour le choix des caractères, la beauté des fleurons, la grâce du format, il est peu d’éditeurs qui puissent rivaliser avec ce jeune libraire. Et il laisse les publications des Perrin bien loin derrière lui. »
 



Afin d’initier le bibliophile aux mystères de l’édition, Lemerre décida de publier, en 1874, Le Livre du bibliophile. L’édition originale, tirée à 100 exemplaires sur papier Whatman, 25 exemplaires sur papier de Chine, 3 exemplaires sur parchemin et 3 exemplaires sur vélin, tous numérotés et paraphés par l’éditeur, a été imprimée « aux presses à bras » de Jules Claye. La seconde édition, de la même année, a été imprimée « aux presses mécaniques » du même imprimeur. Même s’il contient des corrections de Lemerre, le manuscrit est entièrement de la main d’Anatole France ; mais le petit ouvrage ne porte pas de nom d’auteur, et l’éditeur a laissé croire que c’était lui, en en signant l’avertissement :
  
« Ce travail a pour objet d’exposer les points principaux de l’art auquel nous nous sommes adonné tout entier, et de déterminer les conditions que doit, à notre avis, nécessairement remplir une édition pour être digne d’être appréciée et estimée des véritables connaisseurs.
Nous ne parlerons guère que de la réimpression des vieux écrivains, non que la publication des œuvres contemporaines nous paraisse d’un moindre prix, mais parce que les textes anciens présentent à l’éditeur des difficultés particulières et qu’une nouvelle publication de ces textes universellement connus est vaine quand elle n’est pas à peu près définitive.
Nous examinerons en peu de mots les soins qu’exige le Livre depuis l’élaboration du manuscrit ou, pour parler le langage technique, de la copie qui doit être livrée à l’imprimeur, jusqu’au moment où le volume parachevé entre, vêtu de sa reliure, dans la vitrine du bibliophile.
Pour cette longue série d’opérations si différentes, si variées, le libraire-éditeur a de nombreux auxiliaires : homme de lettres, fondeur, imprimeur, fabricant de papier, dessinateur, graveur, brocheur, relieur, etc., tous concourent au même but : la perfection du livre ; mais il importe que l’éditeur-libraire [sic] entretienne constamment l’harmonie de leur concours dans l’exécution d’une entreprise qu’il a conçue et dont il peut seul embrasser l’ensemble.
Nous examinerons successivement le Livre sous les rapports du texte, de l’impression, de l’ornementation, du papier, et enfin de la reliure. »

Sans avoir passé de contrat, Lemerre avait publié deux volumes d’Anatole France, Les Poèmes dorés (1873) et Les Noces corinthiennes (1876), et lui avait commandé une notice sur Molière et une histoire de France en deux ou trois volumes s’arrêtant en 1879. Jocaste, le premier récit romanesque d’Anatole France, publié en douze feuilletons, du 9 au 24 octobre 1878, sans nom d’auteur, dans Le Temps, devait paraître ensuite en un volume chez Lemerre ; mais, Anatole France ayant signé un contrat d’exclusivité avec la maison d’édition Calmann Lévy, le volume ne put paraître et les relations avec Lemerre se dégradèrent. C’est alors que l’orientaliste Eugène Ledrain (1844-1910) succéda à Anatole France comme lecteur chez Lemerre. Anatole France remit à Lemerre les deuxième et troisième volumes de l’histoire de France en 1882, et ne lui remit la Notice sur Molière qu’en 1906. Quand Lemerre se décida enfin en 1909 à publier l’histoire de France, l’auteur, défendu par Raymond Poincaré, s’en remit au tribunal : celui-ci, en décembre 1911, estima que la publication ne pouvait être faite loyalement par Lemerre, le délai étant alors excédé ; l’éditeur dut restituer le manuscrit tandis que l’auteur dut rendre les 3.000 francs reçus jadis pour son ouvrage.


En 1892, Le Figaro et Lemerre éditèrent ensemble Cosmopolis, par Paul Bourget (1852-1935), illustré de 8 planches hors-texte, dont 3 en couleurs, par Ange-Ernest Duez (1843-1896), Pierre-Georges Jeanniot (1848-1934) et Félicien de Myrbach (1853-1940), et tiré à 16.500 exemplaires. Bourget reçut 6.000 $, 11.500 $ furent attribués aux dessinateurs, fabricants de papier, imprimeurs et relieurs, Le Figaro et Lemerre se partagèrent un bénéfice de 5.000 $. Lors d’un séjour en Amérique, Bourget apprit que l’ouvrage avait été traduit en anglais par quatre éditeurs américains et vendu à environ 40.000 exemplaires : il réclama alors ses droits d’auteur à Lemerre qui, n’ayant rien reçu des éditeurs américains, les lui refusa. Bourget poursuivit son éditeur en justice ; le résultat du procès fut rapporté par Émile Zola, dans Le Figaro du 13 juin 1896, sous le titre « Auteurs et éditeurs » :

« Peut-être mes quatre années de présidence à la Société des Gens de lettres me donnent-elles quelque compétence sur la matière. […] toutes les grandes maisons d’édition de Paris ont maintenant des rapports d’une entière correction commerciale avec leurs auteurs, basés sur une entente de plus en plus nette de la propriété littéraire. […] cependant, l’ancienne façon de comprendre le métier d’éditeur a persisté, puisque voici M. Bourget qui se querelle avec M. Lemerre, puisque voici un procès qui nous révèle les agissements les plus singuliers, tout un cas curieux et typique. […]. Ce serait, en vérité, une figure bien intéressante à peindre que celle de M. Lemerre […] je ne l’ai rencontré que deux ou trois fois dans ma vie ; mais, à chaque rencontre, il m’a paru plus violent qu’instruit et plus content de lui-même que bien élevé. […]. Il faut le revoir, au début, dans la petite boutique du passage Choiseul, n’éditant que quelques volumes de poètes qui paraissaient invendables. Pourtant, sa puissance est partie de là, de ces poètes qui payaient leurs éditions et dont il n’arrivait pas à écouler les livres.[…] ils n’en contractaient pas moins une dette de gratitude envers leur éditeur, de sorte que celui-ci se constituait ainsi une famille […]. Des comptes, à quoi bon ? puisqu’on est en famille. […] dans un nouveau traité, passé en novembre 1895, il fut convenu qu’on arrêterait contradictoirement ce compte, qui portait sur un nombre de quatre cent dix mille exemplaires que M. Lemerre disait avoir tiré des œuvres complètes de M. Bourget, depuis 1883 […].
Et le procès est né de là […]. M. Bourget, après tant d’autres, soupçonnant son éditeur de l’avoir trompé sur les chiffres des tirages, a exigé de connaître ces chiffres avec les preuves décisives à l’appui. Et, s’il a traduit M. Lemerre devant le Tribunal de commerce, c’est parce que celui-ci a refusé de lui donner ces preuves et c’est pour que le tribunal le condamne à les lui donner. […].
Avant de conclure, je voudrais bien dire un mot de Me Pouillet […]. Il a soutenu que l’auteur n’était pas l’associé de l’éditeur, que le contrat d’édition n’était pas un contrat de participation, mais un contrat de confiance ; de sorte que l’éditeur doit être cru sur parole, qu’il n’a pas de pièces justificatives à fournir, et que l’auteur […] ne risque rien dans l’affaire, tandis que l’éditeur risque son argent. […]. M. Bourget ne doit absolument rien qu’à lui-même, et quant à M. Lemerre, il doit sa fortune à M. Bourget, voilà le vrai ! Sans auteur, pas d’éditeur, tandis qu’on peut très bien concevoir l’auteur sans l’éditeur […] M. Bourget a rendu un grand service aux écrivains, en faisant déclarer par un tribunal que le contrat d’édition est bien un contrat de participation, qui donne à l’auteur un droit de contrôle absolu. […] La propriété littéraire est une propriété, et le travail littéraire doit être soumis aux lois qui règlent actuellement l’exploitation de tout travail […]. »  
 


Le 10 avril 1875 Lemerre acheta, dans une vente aux enchères, la résidence d’été de Camille Corot (1796-1875), 7 rue du Lac, à Ville-d’Avray (Hauts-de-Seine), pour 52.100 francs (52.250 avec les frais), payables en deux fois : 26.200 le 1er décembre 1875, et le solde, 26.050, le 9 février 1876. Dans cette maison du xviiie siècle, il fit construire la terrasse sur l’étang et aménager une bibliothèque.
C’est après avoir apprécié la résidence secondaire de Lemerre que Léon Gambetta (1838-1882) finit par acheter en 1878 l’ancienne propriété de Balzac, « Les Jardies », à Sèvres.


La bibliothèque de Ville-d’Avray renfermait la fameuse toile de Paul Chabas (1869-1937), exécutée en 1893 et retouchée en 1895, aux dimensions  impressionnantes de 285 x 338 cm, intitulée « Chez Alphonse Lemerre, à Ville-d’Avray » et où sont représentés la plupart des auteurs du passage Choiseul : André Theuriet (1833-1907), le premier à gauche, debout derrière le peintre Jules Breton (1827-1906) assis, voisin de Jeanne Loiseau (1860-1921), dite « Daniel Lesueur »,  Charles Leconte de Lisle (1818-1894), « le demi-dieu de la maison », debout au centre, Paul Bourget (1852-1935), 17e en partant de la gauche, debout, François Coppée (1842-1908), 19e et assis, Marcel Prévost, Auguste Dorchain, Léon Dierx, Henri Cazalis, Alphonse Daudet, Sully Prudhomme, Paul Arène, Jules Claretie, José-Maria de Heredia, Paul Hervieu, Henry Roujon et Georges Lafenestre ; à l’extrême droite, on reconnaît Lemerre, « massif, carré, la poitrine vaste, la face large dans un encadrement de barbe blonde, des yeux gris au regard perspicace et doux », écrivait Laurent Tailhade (1854-1919), sa femme, assise, son petit-fils avec un cerceau, et son fils Désiré, debout derrière son père.
Républicain et anticlérical, Lemerre fut élu maire de Ville-d’Avray, de 1881 à 1892, puis de 1897 à 1911.


Sa résidence principale était un hôtel particulier qu’il fit construire en 1880, au 10 rue Chardin (XVIe), sur les plans de l’architecte Eugène Monnier (1839-1892). L’enseigne de la maison d’édition, l’ « Homme à la bêche », fut reproduite sur le linteau du portail d’entrée. Le corps de logis était en retrait de la rue ; côté cour, un jardin d’hiver, surmonté d’une terrasse, prolongeait la salle à manger. L’illustrateur Henri Pille (1844-1897) et Paul Chabas décorèrent l’escalier.



Bienfaiteur de sa commune natale, Lemerre y fit construire le château de Montmireil, en 1898. Très attaché au Cotentin, il y séjourna souvent, acheta une villa à Agon, un château à Dangy, une ferme à Cerisy-la-Forêt, un manoir au Mesnil-Angot, le château de Gratot, etc.


Château de Gratot (Manche)
Il mourut dans la maison de Corot, le 15 octobre 1912. Le Figaro du 16 octobre 1912 en rendit compte sous la plume de Louis Chevreuse :

« Alphonse Lemerre, l’éditeur des poètes, est mort hier, âgé de soixante-quatorze ans. C’était une figure parisienne très connue, célèbre même, et dont le souvenir est lié à l’histoire de la poésie française.
Un éditeur, et un éditeur d’un genre assez particulier, d’un genre d’autrefois et charmant, du genre de ces bons libraires, si bien lettrés et dans la boutique desquels se réunissent les écrivains et les amis de la littérature, pour de savantes causeries dont l’amour des livres fait tous les frais.
Tel fut Alphonse Lemerre, au temps illustre du Parnasse florissant et verdissant. On voyait chez lui le jeune Verlaine qui lui avait donné son premier recueil ; Xavier de Ricard, timide et chevelu ; le bel et blond Mendès, déclamant des strophes sonores et tendres ; l’impeccable José-Maria de Heredia, qui avait l’air et l’art de ne bégayer un peu que pour le plaisir de prolonger l’attente admirable de la rime ; Coppée, rêveur et doux, extrêmement spirituel et attendri ; et Leconte de Lisle, au visage olympien ; et, je crois, Théodore de Banville. Toute la poésie d’alors ; et quelle poésie charmante et magnifique ! Alphonse Lemerre présidait à l’échange des propos juvéniles et superbes.
Il avait, pour ses poètes, inventé un très joli type de volume, élégant, mince, bien en pages, composé très soigneusement, avec de fins caractères d’elzévirs. Et les adolescents qui voyaient en songe les muses voyaient aussi, comme la fête de leur ambition réussie, le volume jaune imprimé sur les presses d’Alphonse Lemerre, éditeur, au passage Choiseul.
Cette fortune, un beau jour, leur advenait. Et ils étaient heureux. Ils voisinaient, dans les bibliothèques à la mode, avec les maîtres renommés. Et ils aimaient Alphonse Lemerre, qui les avait gratifiés de cette gloire excellente.
Il sembla que la poésie française fût née dans la maison de cet éditeur qui, sans étonner personne, publia bientôt une exquise Anthologie en tête de laquelle on lisait, ou à peu près : « Quand la maison Lemerre fut fondée, il n’y avait pas de poètes français… » Il s’agissait évidemment de la collection dite des Poètes français ; seulement la formule prit, ou parut prendre, une signification plus générale que toute une jeunesse approuva.
Un peu plus tard, Alphonse Lemerre devint aussi un grand éditeur de romans. Il eut Anatole France, il eut Paul Bourget : - et, avec ces deux écrivains, il eut en outre des démêlés qui ont fait quelque bruit dans la république des lettres. Mais il a Marcel Prévost, Paul Hervieu, etc.
Depuis quelques années, le fondateur de la maison Lemerre vivait assez retiré, laissant à son fils, M. Désiré Lemerre, le soin de la maison. Il était officier de la Légion d’honneur.
Les Parnassiens que nous citions, Verlaine, Xavier de Ricard, Mendès, Heredia, Coppée, Leconte de Lisle, sont tous morts. L’œuvre du Parnasse survit au Parnasse défunt, comme durent et dureront les livres parfaits qu’imprima le libraire des poètes et leur ami. »

Les obsèques furent célébrées le jeudi 17, à midi, en l’église Notre-Dame de Grâce de Passy.



L’inhumation eut lieu au cimetière du Père-Lachaise (15e division).


















vendredi 21 février 2014

La Bibliothèque de la marquise de Vassé

Emmanuel-Armand, marquis de Vassé (Paris, 1683-30 avril 1710), vidame du Mans (Sarthe), baron de La Roche-Mabile (Orne), colonel de dragons, brigadier des armées du Roi, gouverneur du Plessis-lèz-Tours (Indre-et-Loire), épousa, le 11 juillet 1701, Anne-Bénigne-Fare-Thérèse de Beringhen (Paris, 1682-26 septembre 1749), d’une famille protestante originaire des Pays-Bas, installée en France à la fin du xvie siècle, fille de Jacques-Louis de Beringhen (1651-1723), chevalier des ordres du Roi et son premier écuyer, et de Élizabeth-Madeleine-Fare d’Aumont (1648-1718).

La marquise de Vassé possédait un grand nombre de romans de chevalerie, imprimés en gothique, et d’autres ouvrages en français et en italien. La plupart de ces volumes étaient reliés en veau fauve, à l’exception de quelques livres de théologie et d’histoire qu’elle avait fait recouvrir de maroquin, et dont plusieurs étaient revêtus de compartiments à mosaïque.


Après sa mort, sa bibliothèque fut vendue en l’hôtel de Beringhen [démoli sous l’Empire], rue Saint-Nicaise, faisant le coin de la rue des Orties (Ier), à partir du 12 février 1750 : Catalogue des livres de feüe Madame la marquise de Vassé (Paris, Bauche père et Bauche fils, 1750, in-8, [1]-[1 bl.]-68 p., 124 numéros). Les livres sont classés suivant l’inventaire. Sauf les numéros 8, 9, 19, 94, 95, 96, 97 et 102, qui n’en comprennent qu’un seul, chaque numéro comprend plusieurs titres : 1.327 titres et 2.451 volumes au total, auxquels il faut ajouter quelques dizaines de tomes séparés (nos 78, 79, 86 et 105), des brochures (nos 108 et 122), des cartes (nos 88, 120, 121 et 124) et des estampes (n° 124).

2. Les Faits & Dits de Me Jehan Molinet. Paris, 1531, fol. goth. 3 liv.5
    Le Champion des Dames. Fol. goth. 4 liv.

4. Le Roman de la Rose. Paris, 1521, in-fol., goth. 12 liv.
    Meliadus de Leonnoys. Paris, 1532, in-fol. goth. 3 liv. 5
    Gyron le Courtoys. Paris, 1519, in-fol. goth. 11 liv.
    Histoire du très-noble Perceforêt, Roy de la Grande Bretagne. Paris, 1531, 6 vol. in-fol. reliés en deux, goth. 80 liv.
   



    Lancelot du Lac. Paris, 1533, in-fol. goth. 75 liv.
    Tristan Chev. de la Table ronde.Paris, Ant. Verard, in-fol. goth. 80 liv.
   




     Les Prophéties de Merlin. Paris, 1498, 3 vol. fol. goth. 75 liv.
    Dom Flores de Grèce. Paris, 1552, in-fol. La Destruction de Troye & le Ravissement d’Hélène. Lyon, 1544, in-fol. Les deux : 35 liv. 10

5. Les Navigations de Despuce Florentin. Paris, in-4, goth. 5 liv.

9. Hist. Universelle Trad. du Lat. de M. de Thou. Amst., 1740, XI vol. in-4, V. écaillé. 160 liv. 10


11. Il Decameron di Boccaci. In Fiorenza, 1573, in-4. 5 liv.
      La Fiameta Alamorose del Joan. Boccazo. In Venetia, 1481, in-4, goth. 22 liv.

14. Histoire de France avant Clovis par Merzerai. Amst., 1696, in-12. Abrégé de l’Histoire de France par le même. Amst., 1673, 6 vol. in-12, vélin. Les deux : 24 liv.     

17. Le Jardin de Plaisance & fleurs de Rhétorique. Paris, 1527, in-4, goth. 4 liv. 4

18. Œuvres de Boileau. Genève, 1716, 2 vol. in-4, gr. pap. 12 liv. 3
      Œuvres de Marot. La Haye, 1731, 4 vol. in-4, v. marbré, d. s. t. 28 liv. 19

32. Vies des Hommes illustres de Plutarque trad. par Amyot, Paris, Vascosan, 1567, 6 vol. Œuvres morales du même, Paris, Vascosan, 1574, 7 v. Décade contenant les Vies des Empereurs, Paris, Vascosan, 1567, 1 v. En tout 14 v. in-8, maroquin rouge avec dentelles, doublé de satin, lavé, réglé : 405 liv.

48. Œuvres de P. & Thom. Corneille. Amst., 1723, 10 vol. in-12, M. Bl. 42 liv. 5




76. La Fouyne de Séville ou l’Hameçon des bourses. Paris, 1661, in-8. 4 liv.

90. Différentes Prières de l’Ecriture Sainte. In-16, m. r. à comp., avec fermoirs dorés. 30 liv. 19

91. Pseaumes en forme de Prières. Paris, 1700, in-12, m. v. l. r. d. de mar. 3 liv. 9
      Le Missel Romain, trad. en françois. Paris, 1689, in-12, m. à comp. 1 liv. 11

92. Lettres de S. Ambroise, trad. par le P. de Bonrecueil. Paris, 1741, 3 v. in-12, m. v. 6 liv. 4
      Les Pseaumes de David L. F. par le P. Lallemant. Paris, 1715, in-12, m. r. d. de mar. avec dent. l. r. 4 liv. 1
      Heures du Chrétien. Paris, 1683, in-24, ch. doub. de m. à comp., avec ferm. dorés. 4 liv. 1

95. La Sainte Bible de M. de Sacy, toute Françoise avec petites notes. Anvers, 1700, 9 v. in-12, m. r. l. r. rel. en 12. 48 liv.

97. Les Sermons du P. Bourdaloue. Paris, 1707 et suiv., 14 v. in-8, mar. rouge. 159 liv. 19

98. Lettres de S. Augustin, trad.par Dubois. Paris, 1684, 6 v. in-8, m. r. l. r. 3 liv. 2
      De l’Imitation de Jésus-Christ, trad. par de Beuil. Paris, 1690, in-8, m. r. l. r. 7 liv. 6

99. Pratiques de Dévotion. Paris, 1706, in-12, mar. r. avec dent., doub. de mar. 1 liv. 12

100. Prières Chrétiennes. In-16, m. à comp. doub. de mar. bl. avec fermoirs. 5 liv.
        Prières pour la Messe. In-18, m. bl. M. sur velin avec miniatures. 6 liv. 1 
  


















mardi 18 février 2014

Le Cardinal Loménie de Brienne, un des hommes les plus éclairés du clergé de France

Toutes les branches de la famille de Loménie ont leur origine dans la terre de Loménie, sur la paroisse de Flavignac (Haute-Vienne), « près de l’orme de la croix », ce qui explique l’arbre des armes : « d’or, à l’arbre de sinople sur un tourteau de sable, au chef d’azur, chargé de 3 losanges d’argent ».



La branche des Loménie de Brienne est issue du mariage de Henri-Auguste de Loménie (1595-1666) avec Louise de Béon, qui apporta en 1623 le comté de Brienne (Aube).

Étienne-Charles de Loménie de Brienne, né à Paris le 19 octobre 1727, fut docteur de Sorbonne en 1752, évêque de Condom (Gers) en 1760, puis archevêque de Toulouse (Haute-Garonne) en 1763 :

« ce prélat ne cessa pendant tout le temps que dura son épiscopat de travailler à l’embellissement de la capitale du Languedoc. Malheureusement il ne put réaliser ses vastes projets, qui auraient rendu Toulouse une des plus belles villes du Midi. Secondé par l’ingénieur Saget, il voulait faire de l’île de Tounis une promenade d’été ; de belles usines auraient bordé la rive opposée du canal de fuite. Il fit creuser dans l’intérêt de la navigation, le canal de Brienne, qui unit la Garonne, au-dessous du Bazacle, à l’immortel ouvrage de Riquet ; il usa constamment de l’ascendant qu’il exerçait dans les états du Languedoc, pour faire allouer à sa ville archiépiscopale la plus grande partie des fonds consacrés annuellement aux travaux de la province. Il fit doter des bibliothèques publiques déjà créées par le généreux abbé d’Héliot ; il établit les chaires de chimie et de physique expérimentale : appelé à l’archevêché de Sens et à la place de premier ministre en 1788, il ne cessa de favoriser les Toulousains ; et pourtant la capitale du Languedoc n’a pas élevé une statue à ce prélat bienfaiteur ! »
(Cayla et Perrin-Paviot. Histoire de la ville de Toulouse. Toulouse, Bon et Privat, 1839, p. 541)  



Les philosophes lui firent une réputation d’homme d’esprit et d’administrateur qui lui valut son admission à l’Académie française en 1770, puis en 1787 la place de contrôleur-général des finances et enfin de premier ministre. Sa politique de réformes financières le fit entrer en lutte avec le Parlement, et l’opinion se déclarant contre lui avec force, il fut remplacé par Necker en 1788. Le Roi le consola en lui donnant l’archevêché de Sens (Yonne) et en lui faisant obtenir le chapeau de cardinal. Malgré son serment à la Constitution civile du clergé, il fut arrêté par les patriotes en 1793, mais obtint la permission de retourner chez lui, faubourg des Sans-Culottes. Le 30 pluviose an II [18 février 1794], des soldats chargés de l’arrêter de nouveau se conduisirent à son égard avec tant de barbarie qu’on le trouva mort dans son lit le lendemain, 1er ventose an II [19 février 1794], à 9 h. 30.

Embrassant tous les genres, il s’était composé une riche et curieuse bibliothèque qui devint un dépôt universel. Elle contenait en particulier presque tous les ouvrages imprimés au xve siècle, la plupart des éditions de Mayence, et beaucoup d’autres de divers pays qui étaient restées jusqu’alors inconnues. Il fut obligé de se défaire d’une partie de sa collection pour payer ses dettes.



Le catalogue des incunables fut rédigé en latin par le Père François-Xavier Laire (1738-1801), son bibliothécaire depuis 1786 : Index librorum ab inventa typographia ad annum 1500. Prima [Secunda] pars (Senonis, apud viduam et filium P. Harduini Tarbé, 1791, 2 vol. in-8, viij-iij-[1 bl.]-475-[1 bl.] p., 723 lots et [4]-464 p., 639 lots dont 56 manuscrits), avec quatre tables alphabétiques (auteurs, matières, villes et imprimeurs). On y trouvait beaucoup d’articles extrêmement rares, classés dans l’ordre chronologique, qui passèrent alors dans le commerce pour la première fois.



Le troisième volume du catalogue, intitulé Catalogue des livres de la bibliothèque de M *** faisant suite à l’Index librorum ab inventa typographia ad annum 1500. Tome III (Paris, G. De Bure l’aîné, 1792, in-8, [4]-112 p., 632 lots), fut rédigé par Guillaume De Bure « l’aîné » (1734-1820) et refermait une collection de livres aussi précieux que ceux des deux premiers volumes :

« Outre les superbes livres imprimés par les Baskerville, Ibarra, Didot & Bodoni, les meilleures & les plus belles éditions des auteurs classiques grecs, latins & françois, en grand papier, on y trouvera des livres rares, des livres imprimés sur vélin, des manuscrits très-précieux écrits pas Nic. Jarry, ornés de fleurs & de miniatures, les plans coloriés & les profils des écluses, acqueducs, & autres ouvrages du canal de Languedoc, qui joint l’Océan à la Méditerranée ; des livres d’estampes ; une suite magnifique de livres d’antiquités, & la collection la plus belle & la plus complette des grands & des petits voyages de Théodore de Bry.
Le supplément contient la plus grande partie des Cartes marines & des ouvrages imprimés par ordre du gouvernement, pour perfectionner la navigation.
Pour satisfaire le goût des acquéreurs, on vendra tous les jours des livres contenus dans chacun des trois volumes. » [sic] (« Avertissement »)

Personne ne s’étant présenté pour l’acquisition de la bibliothèque en totalité, la vente en détail débuta le lundi 12 mars 1792, en l’une des salles de l’Hôtel de Bullion, rue J.-J. Rousseau :

« Le nombre des ouvrages vendus a été de 1371 [ ?] ; celui des exemplaires retirés, de 58 ; et le produit de la vente a été de 106,324 liv. 19 s. »
(G. Peignot. Répertoire bibliographique universel. Paris, A.-A. Renouard, 1812, p. 85)




Les livres de l’archevêque de Sens portent le plus souvent ses armes : « Ecartelé : aux 1 et 4, d’or, à deux vaches passantes de gueules accornées, colletées, clarinées et onglées d’azur, l’une sur l’autre (Béon) ; aux 2 et 3, d’argent, au lion de gueules, la queue nouée, fourchée et passée en sautoir, armé, lampassé, couronné d’or et d’azur (Luxembourg). Sur le tout, d’or, à l’arbre de sinople, au chef d’azur, chargé de trois losanges d’argent (Loménie). »




Le reste de la bibliothèque, qui avait encore de quoi piquer la curiosité des amateurs, fut vendu à partir du 29 thermidor an V [16 août 1797], en l’hôtel de Brienne, 14 rue Saint-Dominique (VIIe), acheté en 1776 par Louis-Marie-Athanase de Loménie de Brienne (1730-1794), confisqué en 1794 et restitué en 1795 [abrite aujourd’hui le ministère de la Défense]. Le Catalogue d’une partie des livres de la bibliothèque du cardinal de Loménie de Brienne (Paris, Mauger et Lejeune, an V-1797, in-8, viij-252 p., 2.754 lots) :

« s’il n’est pas recommandable par l’importance des grands articles, l’est du moins par le nombre des livres rares & singuliers, qu’on y trouvera dans toutes les classes. L’histoire littéraire sur-tout, & particulièrement celle d’Italie, fournit des articles qu’on chercheroit inutilement à Paris, même dans nos grandes bibliothèques publiques. » [sic] (« Avertissement », p. vi-viij)  




dimanche 16 février 2014

Les Hédouin de Pons-Ludon, bibliophiles rémois

D’une famille alliée aux Colbert, Joseph-Antoine Hédouin de Pons-Ludon (Reims, Marne, 5 février 1739-27 octobre 1817), du nom d’un pré situé entre Reims et Cormontreuil (Marne) qui avait appartenu à son grand-père maternel, signait « Hédoin », du nom du séducteur d’une fille de Charlemagne assassiné sur ordre de Louis le Débonnaire : le jeune Joseph-Antoine avait lu cette anecdote dans l’Histoire de France de l’abbé Velly (Paris, Desaint et Saillant, 1755, t. II, p. 2) et avait tellement admiré le bonheur d’ « Hédoin », amant favorisé d’une fille de Charlemagne, qu’il retrancha la voyelle « u » de son nom, pour devenir l’homonyme du seigneur carolingien. Mais cet acte d’originalité ne fut imité par aucun des membres de sa famille, qui ont toujours signé « Hédouin ».   




Né dans une maison située au coin de la rue de la Clef et de la rue de l’Ermitage, sur la paroisse Saint-Pierre, Joseph-Antoine avait fait des études au Collège des Bons-Enfants, puis s’était engagé dans les gendarmes de la garde ordinaire du Roi. Il eut ensuite une vie militaire assez intense, allant jusqu’à Saint-Domingue avec un régiment de volontaires américains : il servit sur mer en 1757 sous le capitaine François Thurot (1727-1760), corsaire qui troublait le commerce anglais dans la Manche ; il se trouva à la bataille de Crévelt (Rhénanie) en 1758 comme officier dans le régiment d’Eu ; il devint aide-major en 1763 dans le régiment de Bourges, ville où il resta trois ans ; en 1771, il fut nommé lieutenant dans le régiment provincial de Champagne. Il rentrait quelquefois au pays, où il possédait des vignes à Thil (Marne) et à Cormicy (Marne) et une maison à Reims, 4 rue Saint-Hilaire, juste avant son débouché sur la rue de l’Échauderie :


Plan Legendre (1769)

c’était une petite maison à deux niveaux du xvie siècle, à l’architecture intéressante mais vétuste, dont les étroites fenêtres sans rideaux étaient ornées de sculptures gothiques lépreuses.

Là, entouré de ses livres, il lisait les gazettes et écrivait.




Un jour de 1763, il commanda un ex-libris au Rémois Simon-Nicolas Varlet de Semeuze (1738-1804) : un écusson écartelé aux armes de cinq familles rémoises, dont les Colbert et les Rogier, surmonté d’une couronne de marquis, accompagné sur les côtés d’attributs guerriers avec palmes et branche de chêne, et posé sur le titre « EX LIBRIS HEDOUIN ». Il publia anonymement deux textes qui ne passèrent pas inaperçus : en 1766, un placard intitulé Livres nouveaux, qu’il avait fait imprimer sur deux colonnes à Tournai, qui attaquait des personnalités honorablement connues en leur attribuant des titres diffamatoires ; en 1768, un Essai sur les grands hommes d’une partie de la Champagne, daté d’Amsterdam mais imprimé à Reims, qui raillait les origines de certaines familles. À cette époque, il lui était arrivé de déambuler parmi des cruches qu’il avait fait placer devant l’Hôtel de Ville et de répondre aux interrogations des passants : « Je me promène dans le Conseil de Ville ».

Revenu définitivement à Reims après une destitution en 1773 qu’il ne cessa de juger arbitraire, il multiplia ses interventions contre les abus de pouvoir et finit par être incarcéré, à deux reprises, au château de Ham (Somme). Pendant son séjour dans cette prison, son cousin Jean-Baptiste-Antoine Hédouin (1749-1802), chanoine régulier de l’abbaye de Prémontré, publia anonymement Esprit de Guillaume-Thomas Raynal (Londres, 1782, 2 vol.), qui fut aussitôt saisi et le libraire menacé de la Bastille s’il ne nommait l’auteur. Celui-ci alla voir son parent à Ham et l’engagea à s’avouer l’auteur du livre incriminé, ce que Joseph-Antoine accepta : il envoya une déclaration au censeur de la police et garda le secret jusqu’à la mort de son cousin.   
En 1778, il avait acheté la charge de Conseiller du Roi, son rapporteur du point d’honneur au tribunal des maréchaux de France au bailliage d’Épernay (Marne). Il épousa dans cette ville, le 11 avril 1780, Marie-Françoise-Clémentine Malavois, fille fortunée d’un Conseiller du Roy, lieutenant particulier au dit bailliage, descendant d’un héros de la septième croisade (1248-1254), qui possédait une maison à Épernay et des vignes à Ay (Marne)  et à Mareuil-sur-Ay (Marne) .
Après la Révolution, Joseph-Antoine se fit remarquer par son dévouement lors des massacres de septembre 1792 à Reims – sauvant du massacre, au péril de ses jours, une mère de famille –, ainsi que par sa participation sans succès à plusieurs élections et par le renouvellement périodique de ses réclamations d’ « officier spolié en 1773 ». Il fut arrêté en 1794 sur ordre du Conventionnel Jean-Baptiste Armonville (1756-1808), sous prétexte de propos contre-révolutionnaires, et passa quatre mois à la prison de Bonne Semaine, rue Vauthier-le-Noir. En l’an VIII, il écrivit en vain au Premier Consul Bonaparte, pour obtenir le poste de bibliothécaire des Invalides.

« L’apôtre et martyr de la vérité » finit son existence excentrique et agitée au milieu de ses livres. Il avait rédigé son épitaphe :

« Ci-gît sous ce triste cyprès
Un homme de tous les mérites.
Il fut médisant, mais exprès
Pour démasquer les hypocrites. »

On formerait un très gros volume avec tous les madrigaux, épigrammes, épitaphes, épithalames, satires et chansons dont il fut l’auteur.




Le benjamin de ses trois fils, Aubin-Louis Hédouin de Pons-Ludon (Épernay, Marne, 24 mai 1783-Reims, Marne, 29 novembre 1866) commença ses études sous la direction de son père, dans l’admiration des philosophes et des encyclopédistes. Envoyé tout naturellement à l’École militaire de Brienne-le-Château (Aube), il renonça par la suite au service militaire et utilisa sa prodigieuse mémoire à l’étude des langues – latin, grec, allemand, italien, espagnol et anglais –, de l’étymologie, de l’histoire et surtout de la géographie.

Dès 1802, il présenta à l’abbé Antoine Bertin (1761-1823), curé de Saint-Remi et auteur de plusieurs ouvrages pour l’instruction de la jeunesse, une liste de 104 fautes relevées dans ses Éléments de géographie. Ses connaissances en cette dernière matière lui valurent l’amitié du géographe Konrad Malte-Brun (1775-1826), qui apprécia ses critiques des dictionnaires de Boiste et de Vosgien au point de les publier dans ses Annales des voyages (Paris, F. Buisson, 1811, t. 13, p. 365-376, et t. 15, p. 282-288). En 1814, Aubin-Louis fustigea l’hypocrisie de certains écrivains dans son Apologie de Buonaparte, ce qui lui valut, l’année suivante, d’être condamné à trois mois de prison


et une Réponse à l’auteur anonyme de l’Apologie de Bonaparte  de la part de l’avocat et journaliste Adrien-Joseph Havé (1739-1817) qui fit alors de lui un portrait sans concession.



Accueillant favorablement la révolution de 1830, Aubin-Louis entra dans les rangs de la Garde nationale, montant sa garde avec le costume républicain d’un élève de l’école de Mars en 1794 : la gravure l’a popularisé au moment où il jure de vivre libre ou de mourir.
En 1835, il écrivait à sa cousine Augustine, dont il avait été amoureux :


« les Rhémois ont répandu le bruit de ma richesse, de mon opulence même, dans l’espoir d’exciter la cupidité de la canaille pour piller ma maison, et pour détourner les personnes qui désireraient prendre de mes leçons, ou m’acheter des livres, par cette réflexion :il est célibataire, trop riche, n’a besoin de rien, ce serait un crime de faire gagner de l’argent à cet avare-là.
Ce n’est pas pour le plaisir de propager mes connaissances que j’ai donné des leçons, mais bien pour acquérir de l’or dont j’ai le plus pressant besoin. Avant la révolution de juillet, j’avais pour ennemis les prêtres, les nobles, les magistrats, enfin tous ceux que nos imbécilles français regardent comme les honnêtes gens, ou gens comme il faut ; depuis cinq ans, j’ai eu la gloire de conserver tous mes ennemis & d’acquérir de plus tous les partisans du Napoléon de la paix. Aussi je n’ai pas gagné en 5 ans autant d’argent qu’en une seule année du règne de Napoléon.
Il m’est impossible de mettre ma recette au niveau de ma dépense, & j’attends avec impatience l’âge heureux de 60 ans, qui me permettra de placer mes débris à rente viagère, pour pouvoir végéter dans la bonne ville de Rheims, peuplée de 36,000 scélérats, voleurs, hypocrites, méchants, envieux, imbécilles, ignorants et banqueroutiers. » [sic]


Cette même année, il publia un Errata pour servir de Corrigé à l’ouvrage intitulé : Les 86 Départemens de la France et ses colonies, par J. Lefebvre, dans le but « de démasquer un ignorant », ce qui provoqua une réplique insolente de l’auteur contre laquelle il publia Mon Apologie, où il déclare : « je suis parvenu à une supériorité incontestable, et seulement contestée par les sots et par les ignorants. »


De son père, Aubin-Louis avait donc hérité le caractère, mais aussi une importante bibliothèque qui se trouvait au 1er étage de la maison :

« dans une sorte de sanctuaire sombre et empoussiéré où s’empilaient en un fatras de bric-à-brac, des livres de tous âges, de toutes valeurs, de toutes provenances, rangés sans ordre ni classement sur des rayons, ou jetés pêle-mêle dans des bannettes d’osier, sur des tables ou des chaises » et dans une autre « vaste pièce qui lui servait de salon, salle à manger, bibliothèque et chambre à coucher. C’est là qu’il recevait, lisait, mangeait dormait … Là étaient les vitrines, les armoires de chêne, les bahuts recouverts de tapisserie qui contenaient les livres de choix et les portefeuilles bondés de gravures et débordant de paperasses. »



De l’entrée jusqu’au grenier, tout était garni de rayons pliant sous le poids des volumes, les escaliers comme les murs. On y trouvait des ouvrages de théologie, de sciences naturelles, à figures, de poètes anciens, de théâtre, de polygraphes, de voyages, d’histoire, sur la Révolution, de mémoires, sur les provinces, d’art héraldique, d’antiquités, de numismatique, de bibliographie, etc. Une fois par an, il y réunissait les littérateurs rémois. Il y recevait aussi tous ceux qui, par curiosité ou intérêt, frappaient à sa porte. Aubin-Louis ne vivait que pour les choses de l’esprit. Les préoccupations de sa vie, que d’aucuns qualifièrent fort maladroitement de monotone, étaient la lecture, la visite des libraires, dont il était souvent le courtier sans titre, et la mise en ordre du catalogue des livres d’une bibliothèque.


C’est ainsi que le 9 décembre 1842, il était à la vente des livres de Nicolas Cirier (1792-1869), ancien correcteur à l’Imprimerie royale, qui avait été déplacée de la salle des ventes de la rue Colbert à la librairie d’Alexandre Cordier, rue de l’Ecrevisse, où était distribué Le Plus Étonnant des Catalogues (Reims, impr. Luton, s.d., in-8, 32 p.).


Ce catalogue présentait une numérotation fantaisiste des 564 livres imprimés, dont 26 qui n’étaient pas à vendre étaient entre parenthèses, 39 favoris étaient marqués d’une croix mortuaire et d’autres en langue proconchie, langue des académiciens de Petapa dans Le Bachelier de Salamanque de Lesage, avec quelques prix et de nombreuses déclarations annexes. Cette vente, a priori imaginaire, fut effectivement réalisée. Six jours avant la vente, le libraire avait écrit à Cirier :

« Il ne faut pas se faire d’illusion du côté des Rémois : vous savez qu’ils ne sont rien moins qu’amateurs de livres et qu’ils achettent plus tôt pour le plumage que pour le ramage. » [sic]




C’est ainsi qu’en 1843, il dressa le catalogue de la bibliothèque de Henri Jacob, composée d’environ 1.500 volumes parfaitement reliés, dont la vente eut lieu dans la salle de la rue Colbert.

Aubin-Louis vécut toutefois dans les soucis matériels : chaque jour il allait vider son seau hygiénique dans le fossé des remparts ; l’hiver, il s’échauffait en faisant faire à son bois l’aller et retour du grenier à la cave. Vieillissant, toujours à cent lieues des modes de vie de ses contemporains :




« On le voyait circuler en ville d’un pas encore alerte, la tête couverte d’une casquette plate placée de travers sur de longs cheveux dont les mèches grisonnantes avaient déposé un épais vernis sur le col d’une longue lévite couleur olive, à boutons métalliques.
Les basques relevées de cette houppelande laissaient entrevoir de vastes poches de lustrine, ballottant sous le poids des livres qu’elles contenaient ; un pantalon à pont de même couleur, boutonné au-dessus de la cheville, livrait passage à des bas bleus qui s’engouffraient dans de vastes souliers lacés. Son costume se complétait d’un large gilet rayé recélant dans les profondeurs de ses poches une énorme montre en cuivre, de la famille des bassinoires, dont la breloque d’acier, toujours flottante, suivait tous les mouvements de son corps. Sa main droite s’appuyait généralement sur un énorme gourdin, de ceux qu’on désignait jadis sous le nom de juge-de-paix, ou rosse-coquin, et qui datait des beaux jours de la jeunesse dorée. Invariablement pendait à son bras un large panier couvert, où il entassait pêle-mêle, avec des livres et des brochures, du pain, des œufs durs, de la viande cuite au four, qui formaient sa nourriture exclusive, car il ne faisait pas de cuisine et n’allumait jamais de feu, même pendant les froids les plus rigoureux. » [sic] (V. Diancourt. « Deux originaux rémois. Les Hédoin de Pons Ludon, 1739-1866 » In Les Travaux de l’Académie nationale de Reims. Reims, F. Michaud, 1885, 75e vol., p. 383-384)




Cette description du « Bibliophile rémois au xixe siècle » est conforme à la caricature, sans visage, dessinée par Jean-Hubert Rève (1805-1871), professeur de dessin au Lycée de Reims, et imprimée à Paris par Lemercier ; elle est devenue aussi célèbre dans le monde des collectionneurs que celles rendues par Bertall, Gavarni ou Tony Johannot.



Dans sa 84e année, Aubin-Louis Hédouin de Pons-Ludon quitta ce bas monde qu’il trouvait de plus en plus étrange. L’inhumation eut lieu au cimetière du Nord, où on peut voir aujourd’hui son monument funéraire :



le soubassement, en pierre bleue de Givet, est surmonté d’un obélisque en marbre blanc portant l’épitaphe « A Aubin Louis Hédouin de Ponsludon de Malavois. Homme de lettres 1783-1866. » et un petit buste en bronze, non signé, de Jean-Hubert Rève.


Resté célibataire, Aubin-Louis laissait tous ses biens à une vieille fille qu’il avait un jour engagée,  Joséphine Thierrart, qui prisait et qui l’avait épousseté ainsi que ses bouquins. Elle « se laissa gruger en vendant pour six mille francs toute la bibliothèque existante à un libraire parisien, lequel en remplit deux wagons. »





Les estampes, portraits et pièces historiques furent vendus à l’Hôtel Drouot les 13 et 14 février 1867, les livres dans une salle de la rue des Bons-Enfants du 29 mars au 5 avril suivants : outre les 566 numéros figurant au catalogue rédigé par l’expert-libraire Lavigne, de nombreux livres non catalogués furent vendus en lots.