dimanche 20 décembre 2015

Les Catalogues du comte Libri

L'affaire Libri « est demeurée troublante, malgré le temps écoulé, car elle a dépassé les limites d'une simple affaire judiciaire. Elle a divisé les partis, passionné le public lettré du temps, fait fuir Libri en Angleterre … et conduit Mérimée en prison. […] S'il est innocent, pourquoi fuir ? car il fuit. S'il est coupable, comment des hommes tels que Mérimée, Panizzi, Jubinal, F. Buloz, ont-ils été si longtemps ses dupes, l'ont-ils soutenu et défendu avec tant de courage et de persévérance ? » (Marie-Louise Pailleron. « François Buloz et ses amis » In Revue des deux mondes, 15 septembre 1918, p. 306-308)

Guglielmo Libri. Lithographie Alexis-Nicolas Noël. Imprimerie Lemercier.
Guglielmo Libri est né à Florence [Italie], le 2 janvier 1802, de Giorgio Libri (1781-1836), comte de Bagnano, et de Rosa Del Rosso (v. 1783-1849), et fut baptisé le lendemain à S. Giovanni. [Michael S. Cullen : « Libri was not born in 1803, but in 1802 – this is now inscribed on the stone of his ossuary at S. Miniato. The original, composed by Capponi, and with the wrong year of birth, was replaced in 1966. I have a copy of Libri’s birth certificate from the archives of the Florence Cathedral. He was born on Jan 2, 1802, and baptized at S. Giovanni on Jan 3, 1802. »]

Son père, né à Florence le 6 octobre 1781, s'était montré un des plus chauds partisans des Français à leur arrivée en Italie. Il leva deux régiments pour eux, à ses frais, se battit dans leurs rangs et commanda même avec distinction, de 1799 à 1801. Mais à la paix, il fut obligé de quitter l'Italie, où sa conduite l'avait rendu suspect aux autorités autrichiennes, et se retira en France. Exposé à des poursuites pour escroquerie, il fut acquitté à Toulouse en 1802. Marié en 1801, mais fondé à se plaindre de son épouse, il provoqua un divorce en 1807. Condamné à dix ans de travaux forcés, pour faux en effets de commerce, à Lyon en 1816, il parvint à se soustraire à l'exécution de sa peine, mais fut condamné à Riom en 1817, aux travaux forcés à perpétuité, pour faux en récidive. Sa peine fut commuée en un emprisonnement perpétuel, puis, en 1825, en un bannissement perpétuel. Il passa alors à Bruxelles [Belgique], où il devint l'agent du roi de Hollande. Il défendit dans Le National, qui a paru du 16 mai 1829 au 26 août 1830, la politique de Guillaume Ier, et par là s'attira l'antipathie la plus prononcée de la part des Belges. 

La maison de Libri Bagnano  dans la nuit du 25 au 26 août 1830
(Louis Hymans. Bruxelles à travers les âges. Bruxelles, Bruylant-Christophe et Cie, 1884, t. II, p. 296)
Le 25 août 1830, au soir, l'insurrection belge éclata. Son premier acte fut d'envahir les bureaux du National, rue Fossé-aux-Loups, et de là se porter chez lui, rue de la Madeleine, où tout fut pillé. Il se retira à Amsterdam [Hollande], où le roi se montra généreux avec lui, jusqu'à sa mort, arrivée le 1er janvier 1836, selon son acte de décès [Michael S. Cullen].

Élevé par sa mère, Guglielmo Libri entra en 1816 à l'Université de Pise pour étudier le droit, puis les mathématiques. Il fut remarqué après avoir publié, à l'âge de 17 ans, Memoria di Guglielmo Libri sopra la teoria dei numeri [Mémoire sur la théorie des nombres] (Firenze, Leonardo Ciardetti, e figlio, 1820). En 1821, il devint membre de l'Accademia dei Georgofili [Académie de Georgofili], à Florence, académie des sciences agricoles, logée alors dans la Bibliothèque Magliabechiana et dont le siège est aujourd'hui dans la Torre dei Pulci. Il fut nommé en 1823 professeur de physique mathématique à l'Université de Pise. En 1824, devenu membre de l'Académie des sciences de Turin, il fut particulièrement bien accueilli à Paris par les membres de l'Académie des sciences, conduits par leur président, l'astronome et physicien François Arago (1786-1853). À son retour, en 1825, il fut nommé directeur de la bibliothèque de l'Académie de Georgofili ; il aurait démissionné l'année suivante, pour éviter un scandale, quand on découvrit la disparition de 300 volumes. La plupart de ses travaux furent publiés dans ses Mémoires de mathématique et de physique (Pise, Prosperi, 1827). Après un séjour à Milan en 1829, puis à Turin en 1830, il fut contraint de quitter Florence, pour des raisons politiques. Avant de se réfugier à Paris, il rencontra le patriote italien Giuseppe Mazzini (1805-1872), exilé à Marseille.

Soutenu par Arago, qui était devenu député, Guglielmo Libri obtint la naturalisation française le 19 février 1833 :

« N° 3495. ˗ Ordonnance du Roi qui accorde des Lettres de déclaration de naturalité au sieur Guillaume-Brutus-Icile-Timoléon comte de Libri-Carucci-Dalla-Sommaia, né le 2 janvier 1803 à Florence, ancien département de l'Arno, propriétaire, membre des académies royales des sciences de Berlin, de Turin, correspondant de l'académie des sciences de France, et demeurant à Paris. » (Bulletin des lois du royaume de France. Paris, Imprimerie royale, février 1834, IXe série, IIe partie, IIe section, t. IV, n° 65, p. 118)

Guillaume Libri fut élu, le 18 mars 1833, membre de l'Académie des sciences. L'année suivante, il fut nommé professeur adjoint à la Faculté des sciences, installée à la Sorbonne. Devenu une des sommités scientifiques contemporaines, il fut fait chevalier dans l'Ordre de la Légion d'honneur en 1838.
On lui doit alors une remarquable Histoire des sciences mathématiques en Italie (Paris, Jules Renouard et Cie, 1838-1841, 4 vol. in-8). La première édition du premier volume (Paris, Paulin, 1835) avait été consumée dans l'incendie du 14 rue du Pot-de-Fer [Ve], le 12 décembre 1835, et avait été entièrement refondue. Rédacteur à la Revue des deux mondes et au Journal des débats depuis 1832, il collabora également au Journal des savants, à partir de 1838, et à la Biographie universelle ancienne et moderne de Michaud, en 1843.

Libri était « bibliophile, bibliographe, et surtout bibliopole » [J.-Ch. Brunet. Manuel du libraire et de l'amateur de livres. Paris, Firmin Didot frères, fils et Cie, 1862, t. III, col. 1.059].
Il avait acheté son premier livre à l'âge de 12 ans. Dès 1837, après la mort de Van Praet, et de nouveau en 1839, il tenta, en vain, de se faire attacher à la Bibliothèque royale. Mais, devenu le rival d'Arago à l'Académie des sciences, Libri avait trouvé la protection du ministre des Affaires étrangères François Guizot (1787-1874) et fut nommé, le 2 septembre 1841, membre et secrétaire d'une commission chargée d'assurer les travaux relatifs à la confection du Catalogue général des manuscrits des bibliothèques publiques des départements. C'est à ce titre qu'il visita de nombreuses bibliothèques publiques. Profitant de l'abandon de certaines collections et des négligences de quelques conservateurs, il usa de sa position pour piller dès 1842 les dépôts les plus riches de Paris - Bibliothèque nationale, Bibliothèque Mazarine, Bibliothèque de l'Arsenal, Bibliothèque de l'Observatoire, Bibliothèque de l'Institut -, et de la province - bibliothèques municipales de Tours, Lyon, Orléans, Troyes, Dijon, Grenoble, Albi, Poitiers, Carpentras, Montpellier, bibliothèque du séminaire d'Autun.
Selon le degré d'avancement des catalogues, il choisissait de voler des manuscrits entiers, qu'il remplaçait parfois dans les rayons par des volumes de peu d'intérêt, non cotés, ou seulement un certain nombre de feuillets ou de cahiers, choisis de façon à former des volumes apparemment complets. Avec la complicité de certains libraires et relieurs, dont Hippolyte Duru (1803-1884), il faisait gratter les estampilles, quand elles existaient, et défigurait les manuscrits en les faisant relier à l'italienne [planchettes de bois réunies par un dos de cuir] et en leur ajoutant une fausse mention de provenance, dans le but de faire croire qu'ils avaient jadis appartenu à des institutions de son pays natal.
En 1843, il succéda à Sylvestre-François Lacroix (1765-1843), professeur de mathématiques au Collège de France. Le 6 juin 1846, après avoir rédigé les catalogues des manuscrits des bibliothèques de la ville et de la Faculté de médecine de Montpellier et celui des manuscrits d'Albi, Libri se démit de ses fonctions de membre et de secrétaire de la commission, et cessa entièrement de participer à ses travaux.

De 1835 à 1846, Libri rédigea quinze catalogues de ventes, anonymes ou sous pseudonymes, dans lesquels figuraient des pièces vendues aux enchères pour son compte, à la Maison Silvestre, 30 rue des Bons-Enfants.



Catalogue des livres composant la bibliothèque de feu M. A. de Canazar, collection remarquable (Paris, Merlin, 1835, in-8, X-127-[1] p., 1.428 + 28 bis = 1.456 lots de livres, 68 [chiffrés 1.429-1.496] + 1 bis = 69 lots d'autographes). Vente du 9 au 26 décembre 1835. 75 pièces autographes appartenaient à Libri.



Notice de livres rares et curieux, de beaux manuscrits et d'un choix de lettres autographes des plus précieuses, provenant du cabinet de sir Thomas W.... baronet (Paris, Merlin, 1837, in-8, 39-[1bl.] p., 200 + 3 bis = 203 lots de livres, 106 + 1 bis = 107 lots d'autographes, 10 lots de manuscrits). Vente annoncée pour le 27 avril et remise du 18 au 20 mai 1837. 106 lettres autographes appartenaient à Libri.

Catalogue des lettres autographes rares et précieuses provenant du cabinet de feu M. Riffet (Paris, Merlin, 1837, in-8, IV-39 p., 521 lots). Vente du 20 au 24 novembre 1837. En outre, 24 lettres non cataloguées. Toutes les pièces du catalogue, sauf les lettres d'époque moderne, appartenaient à Libri.

Catalogue des livres et des lettres autographes du cabinet d'un officier général étranger (Paris, Merlin, 1837, in-8, 66 p.). Vente du 24 janvier au 2 février 1838. 105 lettres autographes. Les pièces antérieures au XVIIIe siècle appartenaient presque toutes à Libri.




Catalogue d'une belle collection d'autographes provenant du cabinet de M. T. de Saint-Julien (Paris, Merlin, 1838, in-8, 54 p., 399 numéros et 30 numéros de supplément, faisant 1.644 pièces). Vente du 21 au 28 mai 1838. Sauf les autographes modernes, toutes les pièces appartenaient à Libri.

Catalogue d'une belle collection d'autographes (Paris, Charon, 1839, in-8, 78 p., 579 lots). Vente du 7 au 14 février 1839. Une partie de ces autographes provenaient de Libri.

Catalogue d'une belle collection d'autographes provenant du cabinet de M. W. Gottlieb W*** (Paris, Merlin, 1839, in-8, 64 p., 334 lots). Vente du 27 février au 2 mars 1839. À l'exception des pièces modernes, ces autographes appartenaient à Libri.



Catalogue des livres composant la bibliothèque d'un ancien oratorien (Paris, Merlin, 1840, in-8, [2]-80-[2] p., 882 lots). Vente du mercredi 29 janvier au jeudi 6 février 1840, en 8 vacations.


Catalogue des livres et des manuscrits, composant la bibliothèque de feu M. le professeur Bern. Lori (Paris, R. Merlin, 1840, in-8, [4]-115-[1] p., 1.472 [chiffrés 1.482] lots). Vente du mardi 21 avril au jeudi 7 mai 1840, en 14 vacations.

Catalogue analytique des autographes la plupart relatifs à l'histoire de France provenant du cabinet du bibliophile Jacob (Paris, Techener, 1840, in-8, IV-48 p., 244 pièces autographes et 20 non cataloguées). Vente commençant le 25 mai 1840.

« La préface du catalogue de cette vente est signée du bibliophile Jacob et peut servir à donner une idée des petits artifices familiers à ceux qui se trouvent mêlés à ce que M. Lacroix a appelée lui-même la cuisine des ventes d'autographes. On y lit les passages suivants : Les autographes que je possède sont, pour la plupart, remarquables au point de vue historique ; je les avais choisis avec soin, en m'assurant de leur authenticité. J'ai voulu que ce catalogue survécût à la vente de mes autographes, et me consolât ainsi de leur dispersion. Or, les autographes qui appartenaient à M. Lacroix et formaient son cabinet, se composaient de dix-huit lettres à lui adressées ou autres pièces modernes dont la vente lui a rapporté la somme de 78 fr. 20 cent. M. Libri, à qui, par pure obligeance, cela va sans dire, il avait bien voulu servir de prête-nom, se trouvait être ou avoir été le propriétaire de la presque totalité du reste des pièces annoncées sur le catalogue. » [sic]
(Lud. Lalanne et H. Bordier. Dictionnaire de pièces autographes volées aux bibliothèques publiques de la France. Paris, Panckoucke, 1851, p. 45, n° 69)



Catalogue d'une belle collection d'autographes provenant du cabinet de feu M. S*** [Simon] (Paris, Merlin, 1841, in-8, 32 p., 177 lots). Vente les 18 et 19 novembre 1841. Ces autographes appartenaient tous à Libri.

Catalogue d'une belle collection de lettres autographes (Paris, Charon, 1843, in-8, 76 p., 536 lots). Vente du 15 au 20 mai 1843. Ces autographes appartenaient en partie à Madame de Dolomieu et à Libri.

Catalogue d'autographes de la collection de M. Van Sloppen (Paris, R. Merlin, 1843, in-8, 66 p., 526 lots, faisant environ 2.300 pièces). Vente du 13 au 17 juin 1843.

Catalogue d'une belle collection de lettres autographes (Paris, Charon, 1845, in-8, 64 p., 434 lots). Vente du 8 au 11 décembre 1845. La plus grande et la plus précieuse partie de ces autographes appartenait à Libri.

Catalogue d'une belle collection de lettres autographes (Paris, Charon, 1846, in-8, XV-71 p., 476 lots). Vente du 16 au 21 avril 1846. La plupart des pièces anciennes appartenaient à Libri.

Dès janvier 1846, Libri avait décidé de vendre clandestinement la collection de manuscrits qu'il s'était constituée, tout en faisant croire à des propositions de don. 

Antonio Panizzi, s. d.
La vente au British Museum, malgré le bon vouloir d'un bibliothécaire, son ami et compatriote Antonio Panizzi (1797-1879), puis à l'Université de Turin, échoua.

Pendant ce temps, le 5 février 1846, le préfet de police fit remettre au procureur du Roi, Félix Boucly (1797-1880), une note qui avait été rédigée sous ses yeux :

« M. L....[sic], qui a la réputation d'un bibliomane peu scrupuleux sur les moyens à employer pour se procurer les manuscrits qui lui conviennent, a vendu à la maison de librairie Painn et Foss, de Londres, pour le prix de 7,000 fr., un psautier manuscrit très curieux, ayant appartenu autrefois à la chartreuse de Grenoble, et qui fut classé dans la bibliothèque de cette ville, où bon nombre d'amateurs l'ont vu. Comment ce manuscrit passa-t-il dans les mains de M. L....? Ce qu'on peut dire, c'est que tout le monde fut surpris de l'en voir possesseur.
Il y a eu des soustractions semblables à Montpellier, de la part de la même personne. »

Cette note accompagnait une note pseudonyme signée « Henri de Baisne », qui était parvenue à la préfecture de police, le 3 décembre précédent, et qui dénonçait au procureur du roi M. Libri, membre de l'Institut, comme étant parvenu à réunir, à l'aide de soustractions commises dans les bibliothèques publiques des villes du midi, notamment à Carpentras, des livres rares, des manuscrits précieux et des lettres autographes, d'une valeur de 3 à 400.000 fr. On ajoutait que, pour écarter tous soupçons, Libri, après avoir gratté les cachets marqués sur ces livres et manuscrits, les avait artificieusement envoyés en Italie, pour les faire revenir habillés à l'italienne et qu'ensuite il les avait vendus en Angleterre. Un seul volume avait été acheté de lui, au prix de 6.000 fr., par le Musée de Londres. Enfin, on lui imputait d'avoir soustrait les lettres de Henri IV à la Bibliothèque de l'Arsenal. Les investigations, dont le résultat fut incomplet et incertain, furent suspendues.

À Londres, informé de la vente des manuscrits de Libri par John Holmes, conservateur-adjoint des manuscrits au British Museum, Bertram, quatrième comte d'Ashburnham (1797-1878), envoya à Paris le libraire Thomas Rodd (1796-1849), dit « le Jeune », pour examiner la collection, et finit par se porter acquéreur de 1.923 manuscrits, pour 8.000 £., en prenant l'engagement d'honneur de garder le plus profond secret sur cette acquisition. 

Ashburnham Place. La bibliothèque, avec le portrait d'Elizabeth Ashburnham.
Les manuscrits, emballés dans 16 caisses, arrivèrent à Ashburnham Place le 23 avril 1847.


Un catalogue reproduisant les notes très abrégées que Libri avait rédigées en 1845 pour vendre sa collection sera édité en 1853 : Catalogue of the manuscripts at Ashburnham Place. Part the first, comprising a collection formed by professor Libri (London, Charles Francis Hodgson, s. d., in-4, [1]-[1 bl.]-[238] p., 1.923 numéros).




Deux mois après la vente de ses manuscrits, Libri mit en vente la série des Belles-Lettres de ses imprimés : Catalogue de la bibliothèque de M. L**** (Paris, L. C. Silvestre et P. Jannet, 1847, in-8, xlij-[1]-[1 bl.]-496 p., 3.025 + 51 bis + 2 ter = 3.078 lots).
Elle était surtout précieuse pour la littérature italienne, et se composait, pour la plus grande partie, de livres rares et curieux des quinzième et seizième siècles. Il aurait dépensé, pour certains volumes, 1.000 francs de restauration et 150 francs de lavage, outre le prix d'acquisition et les frais de reliure.
La vente, qui eut lieu à la Maison Silvestre, du lundi 28 juin au mercredi 4 août 1847, rapporta 105.751 francs.
On a pu lire alors, dans la Bibliothèque de l'École des chartes (Paris, J. B. Dumoulin, 1846, t. III, 2e série, p. 535) :

« En comptant au même taux les quatre autres sections du catalogue (théologie, jurisprudence, sciences et arts, histoire), les livres imprimés de M. Libri pourront rapporter environ 550,000 francs, lesquels joints aux 200,000 qu'il a reçus en vendant aux Anglais les manuscrits précieux rassemblés par ses soins pendant ses voyages scientifiques dans nos départements et en Italie, formeront en total un chiffre dont la perspective est tout à fait propre à encourager chez nous le goût des vieux livres. La partie de la bibliothèque du duc de la Vallière, vendue aux enchères en 1783, qui fut la plus précieuse des collections de manuscrits et d'éditions rares qu'un particulier ait jamais possédée, ne produisit qu'une somme de 464,677 livres. Le duc de la Vallière, malgré son opulence, avait mis près de cinquante ans à former sa collection ; en quelques années, M. Libri a été assez heureux pour réunir une bibliothèque d'une valeur beaucoup plus grande. Telle est la splendide hospitalité que donne la France, et les prodigieuses ressources qu'elle peut offrir en peu de temps aux savants étrangers qui viennent lui demander un abri. »

Pendant la vente des Belles-Lettres de ses imprimés, le 13 juillet 1847, une seconde dénonciation, anonyme, portée contre Libri, fut adressée au procureur général près la cour royale, qui la transmit au procureur du Roi : Libri aurait commis des soustractions dans les bibliothèques Mazarine et de l'Arsenal, à Paris, et dans celles de Carpentras, Troyes, Poitiers, Albi et autres villes du midi de la France. On répétait que ces vols étaient connus de tout le monde, mais que personne n'osait les divulguer. Les investigations furent reprises et fournirent des renseignements de quelque gravité.

Le rapport du procureur du Roi, daté du 4 février 1848, fut adressé au garde des sceaux Michel Hébert (1799-1887), quand arriva la révolution des 23 et 24 février. Le rapport fut retrouvé dans les cartons de Guizot, ancien chef du gouvernement, et fut bientôt rendu public. L'affaire Libri éclata au grand jour le 19 mars 1848 à la parution du rapport dans Le Moniteur universel.

Libri s'était enfui à Londres, dès le 28 février, averti en séance de l'Institut par Albert Terrien, rédacteur au journal Le National, qui lui avait écrit un billet portant : « Monsieur, vous ignorez sans doute la découverte qui a été faite du rapport judiciaire concernant votre inspection dans les bibliothèques publiques. Croyez-moi, épargnez à la société nouvelle des réactions qui lui répugnent ; ne venez plus à l'Institut. ». Il se fit suivre de 18 caisses de livres, expédiées par le libraire Hector Bossange (1795-1884) et embarquées au Havre.

Une instruction criminelle fut aussitôt commencée, et l'un de ses premiers actes fut l'apposition des scellés au domicile de Libri, à la Sorbonne. La rapidité de la fuite du contumax ne lui avait pas permis pas de faire enlever les meubles meublants, tableaux, objets d'art et de curiosité, d'une valeur considérable, qui garnissaient son magnifique appartement, et qui furent dès lors mis sous la main de la justice. Mais le reste de la bibliothèque avait été enlevé et caché par des relieurs, des libraires et des amis, rue de Sèvres [VIe] et rue d'Enfer [XIVe], avant d'être récupéré par le juge d'instruction. Celui-ci délégua, le 13 avril 1848, cinq archivistes-paléographes, pour examiner les 30.000 volumes de cette bibliothèque, les autographes et autres documents : Ludovic Lalanne (1815-1898), Félix Bourquelot (1815-1868), Henri Bordier (1817-1888), Louis de Mas Latrie (1815-1897) et Jules Quicherat (1814-1882). À partir du 22 juin 1848, cette commission fut réduite aux trois premiers membres.

Au cours de l'instruction, on fut d'abord frappé de l'immense disproportion qui existait entre la richesse de ses collections et ses ressources personnelles. On trouva à son domicile des fers servant à l'imitation des reliures anciennes, des volumes ayant subi ce genre de falsification, les modèles qui avaient été habilement calqués et reproduits, une boîte remplie de caractères d'imprimerie. On reconnut qu'il avait fait monter à l'anglaise des pièces sur feuilles de papier, de manière non seulement à les consolider et à leur donner meilleure apparence, mais encore à les dépayser entièrement et à pouvoir les confondre dans un même lot d'autographes avec d'autres pièces venant de Londres ; que, plus d'une fois, les écritures, se trouvant en tête des premiers feuillets comme à la fin des livres, avaient disparu sous le lavage ; que des estampilles avaient été tantôt grattées, tantôt enlevées au moyen de procédés chimiques.
L'instruction constata, à la Bibliothèque Mazarine et dans les bibliothèques de Troyes, Grenoble, Montpellier et Carpentras, la disparition d'ouvrages rares et précieux, et toujours dans les mêmes circonstances. Partout on reconnut la main d'un visiteur à qui ses relations scientifiques, ses missions officielles avaient assuré une liberté à peu près sans limite.
L'instruction constata également des soustractions d'autographes, dans les bibliothèques de l'Observatoire, de l'Institut, nationale [collections Baluze, Boulliau, Peiresc, Dupuy], de Carpentras et de Montpellier, et dans les Archives de l'Institut. Elle constata enfin que, sur environ 800 manuscrits dont on ne voit aucune trace d'acquisition de la part de Libri, 93 étaient antérieurs au XIIe siècle. On se demanda comment un simple particulier avait pu, avec des ressources fort ordinaires, réunir tant de précieuses raretés qui, depuis longtemps, ne se trouvaient plus que dans les bibliothèques publiques, les ventes publiques offrant peu de manuscrits antérieurs au XIIe siècle.

Libri ne s'est pas présenté devant le juge d'instruction, mais il s'est défendu. De Londres, il s'est fait passer pour une victime de la révolution de 1848, de la calomnie et de la jalousie des professeurs et des élèves de l'École des chartes. Pour sa défense, il publia lui-même, ou fit publier par ses amis, de nombreuses brochures et articles, à la suite de sa Réponse de M. Libri au rapport de M. Boucly, publié dans Le Moniteur universel du 19 mars 1848 (Londres, Schulze et Cie, 1848, xii p.), datée de Londres, le 30 avril 1848.
Il fit travailler le faussaire Théodore Hagué (1823-1891), alors présent à Londres, et continua d'organiser la vente de ses livres :

Catalogue of very fine, important, and valuable books, selected from the library of an eminent literary character which will be sold by auction (London, S. Leigh Sotheby & Co, 1849, in-8, 97 p., ). À cette vente figurèrent les précieux manuscrits de l'abbaye de Stavelot que Libri avait fait acheter à Gand en 1847.Vente du lundi 19 au vendredi 23 février 1849.

Catalogue of the extensive, curious and valuable library and manuscripts of an eminent collector (London, 1850, in-8, 152 p.). Les manuscrits sont tous orientaux ; les papiers de Klaproth y sont compris. Vente à partir du 21 février 1850.

Libri épousa, à Londres, Jeanne-Charlotte-Mélanie Double, née à Paris le 10 mai 1810 [Michael S. Cullen : « According to a necrology written by her daughter. »]

Accusé d'avoir, à différentes époques, remontant à moins de dix ans, soustrait, frauduleusement, diverses pièces contenues dans des dépôts publics, et consistant en livres imprimés, en autographes et en manuscrits, Libri fut renvoyé, par la chambre d'accusation de la Cour d'appel de Paris,
par arrêt en date du 12 avril 1850, devant la Cour d'assises du département de la Seine, pour y être jugé conformément à la loi.
Le 22 juin 1850, la Cour d'assises du département de la Seine condamna Libri, par contumace [bien qu'il ne fût pas contumax, n'ayant jamais été appelé à comparaître devant la justice], à dix ans de prison et, envers l'État et par corps, aux frais du procès liquidés à 9.224 fr. 75 c.
L'administration des domaines se trouva dès lors investie du droit de séquestre et de l'administration des biens du condamné.

De son côté, Libri avait réussi à convaincre des gens illustres, parmi lesquels se trouvèrent le mathématicien britannique Auguste de Morgan (1806-1871), le littérateur Gustave Brunet (1805-1896), Achille Jubinal (1810-1875), professeur de littérature étrangère à la Faculté des lettres de Montpellier, les érudits Paul Lacroix (1806-1884) et Paulin Paris (1800-1881), le lexicographe Alfred de Wailly (1800-1866), le jurisconsulte Edouard Laboulaye (1811-1883) et l'écrivain Prosper Mérimée (1803-1870). 

Prosper Mérimée prisonnier à la Conciergerie
Autoportrait à l'encre brune, 23 juillet 1852.

Ce dernier fut condamné à quinze jours d'incarcération à la Conciergerie et 1.000 francs d'amende, pour avoir contesté la décision de justice dans un article de la Revue des deux mondes du 15 avril 1852 (p. 306-336).

Mélanie Double finit par faire lever le séquestre des biens de son mari condamné. Une partie des livres séquestrés fut dispersée pour couvrir les frais de justice et désintéresser quelques créanciers :


Catalogue de livres la plupart rares et curieux provenant de la bibliothèque de M. Libri Carucci (Paris, Victor Tilliard, 1855,[3]-[1 bl.]-IV-174 p., 1.853 lots). Vente du jeudi 12 au samedi 28 avril 1855, en 15 vacations, au dépôt domanial, cour des Barnabites, 3 place du Palais de Justice.


Catalogue d'une collection extraordinaire de livres […] provenant de la bibliothèque de M. Libri (Paris, Victor Tilliard, 1857, in-8, [4]-16-477-[1 bl.] p., 7.179 lots). Prévue le 15 avril 1857, sous le titre Catalogue de livres principalement sur les sciences mathématiques, la vente fut reportée du jeudi 2 juillet au vendredi 14 août 1857, en 38 vacations, à la Maison Silvestre.



Catalogue d'une collection extraordinaire de livres […] provenant de la bibliothèque de M. Libri […]. Deuxième partie. (Paris, Victor Tilliard, 1858, in-8, XII-396 p., 5.608 lots). Vente du jeudi 14 octobre au samedi 13 novembre 1858, en 26 vacations, à la Maison Silvestre.

Les ventes se poursuivirent à Londres :


Vente du lundi 28 mars au mardi 5 avril 1859, en 8 vacations : Catalogue of the extraordinary collection of splendid manuscripts, chiefly upon vellum, in various languages of Europe and the East (London, Sotheby and Wilkinson, 1859, in-8, [2]-L-260 p. et XXXVII pl. h.-t., 1.190 + 9* lots). Ces manuscrits ont produit 7.000 £.


Vente du lundi 1er au lundi 15 août 1859, en 13 vacations : Catalogue of the choicer portion of the magnificent library, formed by M. Guglielmo Libri, so eminent as a collector, who is leaving London in consequence of ill health (London, S. Leigh Sotheby & John Wilkinson, 1859, in-8, xx-380 p., 2.824 + 2* = 2.826 lots).
La vente a produit 275.000 francs.

La préface de ce catalogue a été publiée en français : Introduction au catalogue des livres imprimés de M. Libri (Traduction.) (Paris, s. n., 1859, in-8, XVIII p.).


Vente du jeudi 25 avril au mercredi 8 mai 1861, en 12 vacations : Catalogue of the mathematical, historical, bibliographical and miscellaneous portion of the celebrated library of M. Guglielmo Libri, […] ; and a most interesting collection of books with autograph annotations […]. Part the first, A-L. (London, S. Leigh Sotheby & John Wilkinson, 1861, in-8, xxxi-[1]-475-[1 bl.] p., 4 pl. h.-t., 4.335 + 7 * = 4.342 lots).


Vente du jeudi 18 au vendredi 26 juillet 1861, en 8 vacations : Catalogue of the mathematical, historical, bibliographical and miscellaneous portion of the celebrated library of M. Guglielmo Libri, […]. Part the second, M-Z. (London, S. Leigh Sotheby & John Wilkinson, 1861, in-8, [3]-[1 bl.]-323 [chiffrées 477-799]-[1 bl.] p., 3.293 [numérotés 4.336-7.628] + 8* = 3.301 lots).


Vente du vendredi 25 au mardi 29 juillet 1862, en 4 vacations : Catalogue of the reserved and most valuable portion of the Libri collection, containing one of the most extraordinary assemblages of ancient manuscripts and printed books ever submitted for sale, […] ; several unknown block-books ; and a large collection of ancient drawings by the great masters ; […]. Together with the magnificent collection of historical ornamented bindings (London, S. Leigh Sotheby & John Wilkinson, 1862, in-8, [3]-[1 bl.]-185-[1 bl.] p., 713 + 1 bis = 714 lots).
La vente a produit 258.000 francs.
Il existe une édition de ce catalogue en français : Catalogue de la partie réservée et la plus précieuse de la collection Libri, comprenant une des plus extraordinaires réunion de livres imprimés et manuscrits qui aient jamais été mises en vente, […] ; plusieurs livres xylographiques inconnus, et une grande collection de dessins anciens des plus grands maîtres. […]. Avec la réunion la plus extraordinaire de reliures historiques ornées (Londres, S. Leigh Sotheby et John Wilkinson, 1862, in-8, [3]-[1 bl.]-143-[1 bl.] p., 713 + 1 bis = 714 lots).
C'est à des articles compris dans la vente de 1862 que se rapportent la plupart des notices et des planches de l'ouvrage de Libri intitulé, dans l'édition anglaise : Inedited or scarcely known monuments forming part of the cabinet of Guglielmo Libri ; et dans l'édition française : Monuments inédits ou peu connus faisant partie du cabinet de Guillaume Libri […] Seconde édition. (Londres, 1864, in-fol., 14 p. et 60 pl.).


Vente le mercredi 1er juin 1864 : Catalogue of the magnificent collection of precious manuscripts and objects of art and vertu, of M. Guglielmo Libri (London, Sotheby, Wilkinson & Hodge, 1864, in-4, [1]-[1 bl.]-[2]-44 p., 15 pl. h.-t., 153 lots).


On a publié en français un abrégé de ce catalogue : Abrégé du catalogue de la magnifique collection d'objets d'art, de manuscrits à miniatures et de dessins, appartenant à M. G. Libri (Londres, 1864, in-4, 8 p., 150 lots).

Pour trois de ces ventes, celles du 28 mars et du 1er août 1859 et celle du 25 juillet 1862, on a publié une liste des prix et des noms des acquéreurs, qui, entre autres avantages, a celui de nous faire connaître les nombreux manuscrits de Libri qui ont été achetés par sir Thomas Phillipps : 


The Libri collection of books and manuscripts. Prices and purchaser's names to the catalogues of the « collection of manuscripts, » (eight days' sale,) « the choicer portion of the library, » (thirteen days' sale,) and « the reserved portion of the ancient manuscripts and printed books, » (four days' sale,) sold by Messrs. Sotheby and Wilkinson, of Wellington street, strand, 1859-1866. (London, Puttick and Simpson, 1868, in-8, [2]-48 p.).

Pendant ce temps, Mélanie Double avait adressé, le 16 décembre 1860, une pétition au Sénat pour faire annuler la condamnation de son mari, qui ne pouvait pas recourir directement à la justice. Bien que signée par Guizot, membre de l'Institut, le marquis d'Audiffret, sénateur et membre de l'Institut, Prosper Mérimée, sénateur et membre de l'Institut, Édouard Laboulaye, professeur de jurisprudence au Collège de France et membre de l'Institut, Victor Leclerc, doyen de la Faculté des lettres et membre de l'institut, Paulin Paris, conservateur à la Bibliothèque impériale et membre de l'Institut, Jules Pelletier, conseiller-maître à la Cour des comptes et membre de l'Institut, Alfred de Wailly, inspecteur général de l'Université, Romain Merlin, conservateur bibliothécaire au ministère d'État, et Henry Celliez, avocat, cette pétition fut rejetée le 11 juin 1861.
Mélanie Double mourut de chagrin le 26 avril 1865, en son domicile parisien, 114 rue Neuve-des-Mathurins [VIIIe].
À Londres, le 4 juillet 1867, Libri se remaria avec Hélène de La Motte (1845-1919), de quarante-deux ans sa cadette.

Cimetière des Portes Saintes, à Florence.
Rentré enfin en Italie en 1868, pour raison de santé, Libri mourut à Fiesole [au N-E de Florence] le 28 septembre 1869, sans avoir osé affronter les débats publics de la Cour d'assises. Il fut inhumé au cimetière des Portes Saintes [cimitero delle Porte Sante], à Florence, dans l'enceinte du bastion fortifié de la basilique San Miniato al Monte. Sa très jeune veuve fit graver sur sa tombe une inscription élogieuse.

Le comte d'Ashburnham avait très tôt soupçonné la véritable origine d'une partie des manuscrits de Libri et très vite saisi la portée des accusations qui s'élevèrent en France contre le malfaiteur. La législation anglaise l'autorisant à conserver les manuscrits volés, il prit néanmoins soin de faire imprimer les catalogues de ses collections, dont celui de la collection Libri en 1853, et autorisa, dès 1865, le docteur Charles-Victor Daremberg (1817-1872), bibliothécaire à la Bibliothèque Mazarine, et Paul Meyer (1840-1917), conservateur à la Bibliothèque nationale, à travailler sur les manuscrits du fonds Libri.
Après sa mort, son fils Bertram, cinquième comte d'Ashburnham (1840-1913), qui ne portait pas un attachement aussi prononcé à ces manuscrits que son père, annonça son intention de vendre les collections. Auparavant, il se crut obligé de remettre à l'ambassadeur de France les fragments du Pentateuque de Lyon, du VIe siècle, après que Léopold Delisle (1826-1910), administrateur général de la Bibliothèque nationale depuis 1875, lui ait démontré la mention de l'existence des dits fragments à la Bibliothèque de Lyon, dans un ouvrage du docteur Ferdinand-Florens Fleck (1800-1849), publié à Leipzig en 1837.


Léopold Delisle à la Bibliothèque nationale de France.
Après l'échec des premières négociations en 1880 et en 1883, ce fut grâce à la ténacité de Léopold Delisle, et avec l'aide du libraire strasbourgeois Karl-Ignaz Trübner (1846-1907), neveu du célèbre libraire londonien Johann-Nikolaus Trübner (1817-1884), que 166 manuscrits, indûment sortis de leurs bibliothèques, rentrèrent en France en 1888. En 1901, la Bibliothèque nationale se rendit acquéreur de 69 autres manuscrits.    

1 commentaire:

  1. Importantes rectifications, en rouge, par le journaliste et historien Michael S. Cullen. Avec nos remerciements.

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